Paroles de la communauté : Kim Morris, faire entendre la voix des aînés francophones

Par Mike Laviolle

Toutes les deux semaines, nous donnons la parole à celles et ceux qui font vivre, évoluer et rayonner la francophonie du Grand Toronto et de l’Ontario.

Originaire de Sudbury et aujourd’hui directrice générale de la Fédération des aînés et des retraités francophones de l’Ontario, Kim Morris revient sur ses racines franco-ontariennes, son engagement pour les services en français et sa vision d’une francophonie ouverte, fière et intergénérationnelle.

Quels souvenirs d’enfance incarnent pour vous ce premier contact fort avec la francophonie ontarienne ?

Je suis née à Sudbury, mais mes parents habitaient le petit village de Saint-Charles. C’est là qu’est née ma passion pour la langue française. C’était un petit village agricole d’environ 1000 habitants, et jusqu’à la huitième année, je ne savais même pas un mot d’anglais. Tout était en français. J’ai fréquenté l’école secondaire de langue française, puis j’ai reçu une bourse d’études. À l’époque, il n’y avait pas de collège de langue française, alors je suis allée étudier au Cambrian College. C’est là que ma passion pour la défense des droits de la langue française est née.

Quel a été votre premier engagement concret au service de la francophonie ?

J’étais dans un programme de communication bilingue, mais comme souvent, les programmes bilingues étaient majoritairement anglophones. À cette époque, j’écrivais pour un petit journal à Sudbury, Le Nouvel Ontarien. J’avais rédigé un article sur des coupures de programmes au Cambrian College, en soulignant que les programmes touchés étaient francophones ou bilingues. Après cela, j’ai été approchée pour m’impliquer dans la revendication de collèges de langue française. Je me suis engagée avec Direction Jeunesse, qui regroupait des jeunes du postsecondaire de partout en Ontario. On voulait des services de qualité en français, surtout en éducation postsecondaire. À l’époque, on parlait de trois collèges de langue française et d’une université de langue française.

« C’est resté avec moi tout au long de ma vie »

En quoi ce combat a-t-il marqué votre parcours ?

Ce combat m’a tellement touchée qu’il est resté avec moi tout au long de ma vie. J’ai travaillé pour un conseil scolaire de langue française, puis en santé en français. Ensuite, lorsque je suis devenue doyenne des sciences de la santé au Collège Boréal, j’ai eu l’impression que la boucle était bouclée. Le Collège Boréal, c’est une institution pour laquelle nous nous étions battus à Queen’s Park. Quand j’y suis entrée, c’était comme être chez nous. J’allais dans les salles de classe raconter cette histoire aux étudiants, et pour eux, c’était presque difficile à croire qu’il n’y avait pas toujours eu de collège de langue française. Aujourd’hui, je suis aussi vice-présidente du conseil de gouvernance de l’Université de Sudbury. Une université de langue française, c’est quelque chose de tellement important pour nous et pour notre langue. Pour moi, c’est comme un rêve devenu réalité.

Comment décririez-vous votre rôle actuel à la FARFO ?

J’ai maintenant la job de mes rêves. Comme directrice générale de la FARFO, je suis à la défense des droits des francophones de 50 ans et plus. Oui, je sais, 50 ans, ce n’est pas forcément un aîné, mais la FARFO représente les personnes de 50 ans et plus ou retraitées. Nous défendons leurs droits en santé, en logement, en éducation, en prévention de la maltraitance, et dans plusieurs autres domaines. Ce qui est important, c’est d’aller sur le terrain. Les besoins d’un francophone à Thunder Bay ne sont pas les mêmes que ceux d’un francophone à Welland, Ottawa, Sudbury ou Toronto. La FARFO doit être cette voix-là.

Quel accomplissement vous rend particulièrement fière ?

Quand j’étais directrice générale de la municipalité de Markstay-Warren, j’ai eu la chance de présenter au conseil municipal l’idée de devenir une municipalité officiellement bilingue. En juillet 2023, la municipalité est devenue officiellement bilingue, puis le drapeau franco-ontarien y a été hissé pour la première fois en septembre 2023. C’est l’une de mes grandes fiertés. J’ai aussi été très touchée lorsque Le Voyageur m’a reconnue comme une « voyageuse audacieuse » en 2025. J’ai pu parler de ma grand-mère, Marie-Louise Hébert, des femmes fortes de ma famille, mais aussi des hommes qui ont toujours encouragé les femmes à être fortes.

« On ne peut pas perdre nos acquis »

Quels défis demeurent aujourd’hui pour les francophones de l’Ontario ?

Les batailles sont différentes de celles des années 80 ou 90, mais elles ne sont pas moins importantes. On ne peut pas perdre nos acquis. On a gagné des choses au fil des ans, mais il faut rester aux aguets. Je pense beaucoup aux services de santé en français. Mon père, qui a 90 ans, s’est retrouvé à l’urgence après s’être cassé une hanche. Il ne peut presque plus parler anglais, et il n’y avait personne pour lui offrir des services en français. C’est moi qui ai dû l’accompagner. Quand on est vulnérable ou en douleur, ce n’est pas toujours possible de revendiquer ses droits. Les soins à domicile sont aussi essentiels pour permettre aux personnes aînées de rester chez elles le plus longtemps possible. Pourtant, c’est encore rare d’avoir accès à des soins à domicile en français partout en province.

Quels projets la FARFO met-elle de l’avant pour répondre à ces besoins ?

Nous avons le projet Éclaireurs de proximité, qui jumelle des bénévoles aînés avec des personnes qui ne connaissent pas forcément les services disponibles en français. Le projet pilote vise notamment Thunder Bay, Peel et Hamilton, des régions où il y a encore beaucoup de chemin à faire. Nous avons aussi mis en place un réseau en français pour la prévention de la maltraitance, avec des ateliers en ligne, des présentations et un travail pour renforcer les ressources destinées aux personnes aînées francophones. Un autre projet qui m’enthousiasme beaucoup, c’est Employabilité 5 ans de plus. Certaines personnes retraitées ou semi-retraitées veulent retourner sur le marché du travail, parfois pour briser l’isolement, parfois parce qu’elles ont besoin d’un revenu. Nous voulons leur offrir des formations, des mises à jour, des outils et des liens avec des employeurs.

« Les personnes aînées francophones sont une richesse à découvrir »

Quelle place les aînés occupent-ils dans le patrimoine franco-ontarien ?

Les personnes aînées francophones sont une richesse à découvrir. Elles ont vécu différentes époques, différents contextes politiques, différentes batailles. Elles ont une mémoire à partager avec les adolescents, les enfants et toute la société. Cela peut passer par des projets intergénérationnels, par le tricot, les tourtières, le travail du bois, le jardinage, les chansons à répondre. Il y a plein de richesses à transmettre. Les personnes aînées d’aujourd’hui ne sont pas celles d’hier, et la francophonie d’aujourd’hui n’est pas celle d’hier non plus.

Comment voyez-vous l’avenir de la francophonie ontarienne ?

Quand j’étais adolescente, on disait déjà que la francophonie allait disparaître. Pourtant, on est encore là. Elle est différente, mais elle est encore là, et je suis certaine qu’elle sera encore là dans 100 ans. La francophonie change, et ce n’est pas moins bon. On accueille de nouvelles cultures, de nouvelles religions, de nouveaux accents. On apprend les uns des autres. Ça peut passer par la musique, le théâtre, la nourriture, les arts, mais aussi par l’engagement politique et communautaire.

Quel message aimeriez-vous adresser aux francophones, surtout à ceux qui vivent de l’insécurité linguistique ?

J’ai beaucoup souffert d’insécurité linguistique quand j’étais adolescente. J’avais l’accent du Nord et je pensais que je ne parlais pas aussi bien que les gens d’Ottawa ou du Québec. Un ami m’a dit un jour : « Kim, tu parles français. Ne sois pas gênée. C’est ton français. » C’est vrai : tous les français sont beaux. On ne doit pas se taire. On doit faire entendre notre voix, même si elle a un accent.

Et aux nouveaux arrivants francophones ?

Nos traditions franco-ontariennes et canadiennes-françaises vont rester, mais nous devons accueillir les nouveaux arrivants qui parlent français et leur souhaiter la bienvenue. Ils ne sont peut-être pas franco-ontariens de souche, mais ce sont des francophones qui vivent en Ontario. Ils sont aussi franco-ontariens. Le visage de la francophonie change, et je pense que c’est pour le mieux. On va se raconter des histoires, échanger des recettes, rire de nos accents peut-être, mais surtout vivre ensemble la richesse d’être francophone en Ontario. Soyez fiers de vos racines, soyez fiers de votre langue, soyez fiers de qui vous êtes. Vous êtes francophones, peu importe d’où vous venez. Vous êtes francophones, vous êtes franco-ontariens. »

Pour plus d’information en français sur le Grand Toronto, consultez la rubrique actualité de notre site web.

Mike Laviolle – Grand Toronto – IJL

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