« Pourquoi les gens continuent-ils ? » : à Toronto, jeunesse et éducation au cœur de la lutte contre la discrimination raciale

Par Mike Laviolle

À travers panels, témoignages et ateliers, l’organisme Connexion Verte a réuni plusieurs intervenants issus des communautés noires et autochtones afin d’ouvrir le dialogue sur les discriminations raciales. Au cœur des discussions : la jeunesse, l’éducation et la représentation comme outils essentiels pour déconstruire les préjugés et bâtir une société plus inclusive.

« Pourquoi est-ce que les gens font ce qu’on leur demande de ne pas faire ? »

La question est venue d’un jeune participant d’à peine 12 ou 13 ans lors d’une journée de réflexion organisée par Connexion Verte dans le cadre de la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale. Une interrogation simple, presque candide, mais qui a profondément marqué Albertine Chokoté, directrice de l’organisme.

Sous le thème « Briser le silence, bâtir l’équité et l’inclusion », l’événement réunissait intervenants communautaires, éducateurs, journalistes et participants de différents horizons autour de discussions sur les préjugés, les discriminations et le vivre-ensemble.

Diane Montreuil (tout à gauche) et à ses côtés Françoise Essangui et Albertine Chokoté en compagnie d’une partie des intervenants de la journée. Photo : gracieuseté

Au fil des échanges, un constat s’est imposé : la jeunesse et l’éducation demeurent des leviers essentiels pour déconstruire les stéréotypes avant qu’ils ne s’enracinent.

« La jeunesse, c’est celle-là qui véhicule dans l’ignorance les préjugés, les stéréotypes qu’elle a hérités, sans se rendre compte que cela a un impact négatif sur l’autre », explique Albertine Chokoté.

Originaire du Cameroun, celle qui dirige aujourd’hui Connexion Verte à Toronto travaille depuis plusieurs années auprès des populations vulnérables, des femmes immigrantes, des jeunes et des aînés issus de différentes communautés culturelles. Son organisme mise notamment sur la valorisation de l’identité culturelle comme outil d’intégration et de résilience.

« Nous travaillons à amener les jeunes et les autres, les aînés, les adultes, à être fiers de leur identité, souligne-t-elle. Parce qu’en proclamant ton identité, tu es moins susceptible de subir certains actes discriminatoires. »

Pour l’organisatrice, l’événement avait avant tout pour objectif de créer un espace sécuritaire de parole, notamment pour les jeunes souvent confrontés à des situations qu’ils ne savent pas toujours nommer.

« Les jeunes se sont exprimés. Les adultes étaient contents de savoir que leurs jeunes peuvent s’exprimer sur ce qu’ils ressentent, même s’ils ne savent pas du tout que c’est la discrimination », raconte-t-elle.

L’art et l’identité comme outils de sensibilisation

Durant les panels et ateliers, plusieurs témoignages ont porté sur des remarques banalisées, des stéréotypes ou des formes de discrimination plus subtiles vécues au quotidien. Une réalité qui rejoint également les réflexions de Diane Montreuil, éducatrice, artiste visuelle et Métisse algonquine.

Connue dans sa communauté sous le nom de Misko Akikwe « femme rouge », elle travaille depuis plus de 30 ans dans la transmission des enseignements traditionnels autochtones et collabore régulièrement avec des écoles et organismes communautaires de Toronto.

Lors du panel, elle a insisté sur les parallèles existant entre certaines expériences vécues par les communautés noires et autochtones, notamment autour des enjeux d’assimilation et de perte identitaire.

« Il faut établir la fierté de nos jeunes, affirme-t-elle. Il faut avoir une implication pour dire à nos jeunes : tu as le droit d’exister et d’être qui tu es aussi en même temps. »

Dessin lutte discriminations
Le croquis original réalisé par l’artiste métisse algonquine Diane Montreuil a servi de base au projet collaboratif peint ensuite par une trentaine d’élèves du Father John Redmond Catholic Secondary School and Regional Arts Centre dans le cadre d’une initiative de sensibilisation aux réalités des femmes, filles et personnes bispirituelles autochtones disparues et assassinées. Photo : gracieuseté

Pour elle, l’éducation joue un rôle fondamental dans la lutte contre les préjugés et les discriminations. Mais cette sensibilisation doit aussi passer par des approches plus humaines et culturelles.

« On utilise l’art pour sensibiliser l’ignorance des personnes, explique-t-elle. Lorsqu’on est ignorant, on ne sait pas quelle est la valeur de l’autre personne. »

Ateliers artistiques, peintures collaboratives, activités communautaires ou discussions dans les écoles : Diane Montreuil multiplie les initiatives afin d’aider les jeunes autochtones à se sentir davantage acceptés et représentés.

« Je pense qu’encore dans les écoles, on retrouve la peur de nos jeunes de s’identifier à être autochtones, observe-t-elle. Et c’est le même problème avec la communauté noire, parce qu’ils vont commencer à être intimidés. »

Les médias appelés à mieux représenter les communautés

La question de la représentation a également occupé une place importante durant les discussions. Journaliste et consultante en communication, Françoise Essangui participait à la rencontre comme panéliste afin de réfléchir au rôle des médias dans la lutte contre la discrimination raciale.

« Il y a un problème de représentativité, il y a un certain nombre de stéréotypes et c’est important d’en parler », explique-t-elle.

Enseignante de français langue seconde auprès d’adultes et de professionnels, elle insiste elle aussi sur l’importance de sensibiliser les jeunes très tôt.

« Aujourd’hui, j’ai une particulière affection pour l’éducation et surtout pour les jeunes, affirme-t-elle. C’est eux qu’on prépare pour demain et il faudrait pouvoir déjà leur tirer la sonnette d’alarme, mais également leur donner des outils pour se déployer dans l’avenir. »

Françoise Essangui anime un atelier. Photo : gracieuseté

Parmi les moments qui l’ont le plus marquée, Françoise Essangui retient notamment les mises en scène réalisées par des élèves autour de situations de discrimination vécues ou observées dans les écoles.

« Ça a permis aux jeunes de pouvoir comprendre exactement par des petits détails ce que ça pourrait être la discrimination et surtout d’apporter des solutions par eux-mêmes », souligne-t-elle.

La communicatrice estime également que les médias ont un rôle central à jouer dans cette évolution des mentalités, notamment en matière de représentation des communautés racisées et autochtones.

« Il faut des personnes qui soient capables d’aller de manière locale, de manière régionale, être au contact des communautés et rapporter une information vraie », dit-elle.

Selon elle, la situation évolue progressivement au Canada, même si beaucoup de travail reste à faire.

« On voit bien entre Radio-Canada, TFO et d’autres plateformes que sur le terrain, ça bouge, mais il y a encore beaucoup de travail à faire. »

« Comprendre le mécanisme, c’est déjà commencer à le déconstruire »

Au-delà des constats, les intervenantes ont surtout insisté sur l’importance de poursuivre ces discussions dans le temps et de transformer les échanges en actions concrètes.

Connexion Verte souhaite notamment développer davantage d’ateliers de sensibilisation, de jeux de rôle et d’activités éducatives autour de la déconstruction des préjugés et du vivre-ensemble.

Pour Albertine Chokoté, le travail passe aussi par une meilleure compréhension des mécanismes historiques ayant nourri certaines formes de discrimination.

« Nous sommes appelés à comprendre le mécanisme qui produit et entretient la discrimination raciale », rappelle-t-elle en citant le professeur Amadou Ba. « Comprendre ce mécanisme, c’est déjà commencer à le déconstruire. »

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Mike Laviolle – Grand Toronto – IJL

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