À Toronto, L’Avare devient un hommage vivant à Paulette Collet et à plus de 55 ans de théâtre francophone

Par Mike Laviolle

Les jeudi 16 et vendredi 17 avril, La Troupe des Anciens de l’Université de Toronto remonte L’Avare de Molière au Théâtre Isabel Bader. Mais cette édition 2026 revêt une portée toute particulière : la pièce sera jouée quelques semaines seulement après le décès, en février, de Paulette Collet à l’âge de 99 ans, figure fondatrice et âme de la troupe depuis ses débuts.

Depuis plus d’un demi-siècle, La Troupe des Anciens fait vivre à Toronto un théâtre francophone singulier, ancré dans les classiques et dans une certaine idée de la transmission. La compagnie, née à l’Université de Toronto, a été fondée par Paulette Collet pour aider ses étudiants anglophones à mieux parler français, en conjuguant ses deux passions : l’enseignement et le théâtre. Très vite, Molière s’est imposé comme une évidence. Plus de 55 ans plus tard, cet héritage continue de structurer la troupe.

Cette année, pourtant, rien n’est tout à fait comme d’habitude. Encore impliquée dans la préparation du spectacle, la doyenne de la troupe est décédée subitement en février, après avoir déjà lancé le travail de mise en scène. Pour les membres, la question ne s’est finalement pas posée très longtemps : il fallait continuer. Non pas malgré elle, mais pour elle. Geneviève Proulx, dans la troupe depuis 2001, raconte que tout était déjà bien engagé et qu’abandonner la pièce aurait été inconcevable, tant L’Avare occupait une place centrale dans la vie de celle qui avait porté ce projet pendant des décennies.

Finir ce qu’elle avait commencé

Au fil des témoignages, un même sentiment revient : ce spectacle est bien davantage qu’une représentation. C’est un hommage. Un geste de fidélité. Une manière de prolonger une présence qui continue de traverser chaque répétition.

Maxence Bernard, arrivé dans la troupe il y a un peu plus d’un an, dit avoir été marqué par « la prestance, l’énergie, la classe » de Paulette Collet. Il se souvient surtout de sa capacité à pousser les comédiens plus loin, à leur faire dépasser leur réserve, à aller chercher davantage d’intention et d’énergie. Après le choc de son décès, il n’a jamais envisagé d’arrêter : au contraire, mener L’Avare jusqu’au bout s’est imposé comme une façon de respecter la confiance qu’elle leur avait accordée.

Même émotion chez Yasmina Bahil, nouvelle recrue de la troupe, arrivée à Toronto il y a un an à peine. Elle n’aura travaillé que quelques mois avec la metteuse en scène, mais elle parle déjà d’un privilège. Pour elle, la première pensée après l’annonce du décès a été simple : quand reprendre les répétitions? Dans son esprit, il fallait surtout lui rendre hommage et refuser de rester sur cette fin brutale.

Anna-Lyn Di Paolo, membre de la troupe depuis 1991, insiste elle aussi sur l’évidence qui s’est imposée au groupe. Abandonner la pièce était, selon elle, hors de question. Après des semaines de répétitions, de travail et de mise en place, il fallait aller jusqu’au bout pour honorer Paulette Collet. Son témoignage dit aussi autre chose : au fil des années, la fondatrice était devenue bien plus qu’une directrice artistique.

« C’était comme une mère », raconte-t-elle, en évoquant une femme impressionnante, élégante et passionnée par la transmission de Molière et de la langue française.

Affiche spectacle hommage à Paulette Collet
L’affiche du spectacle qui se déroulera les 16 et 17 avril. Image : Troupe des Anciens de l’Université de Toronto

Une femme de théâtre, de langue et d’exigence

Tous décrivent une femme d’une énergie hors du commun, exigeante, rigoureuse, mais profondément formatrice. Geneviève Proulx rappelle à quel point la prononciation comptait pour Paulette Collet. Avant même le jeu, il y avait le respect de la langue, la clarté, le travail du débit. Eli Morad, membre de la troupe depuis 30 ans, se souvient lui aussi de cette insistance sur la projection de la voix, l’intonation et l’articulation, afin de rendre le français vivant et pleinement compréhensible sur scène.

Anna-Lyn Di Paolo complète ce portrait en rappelant très concrètement la méthode de Paulette Collet : bien respirer, bien projeter, faire entendre les fins de syllabes pour que le public comprenne chaque mot et puisse suivre le dialogue. Une exigence linguistique qui, chez elle, allait de pair avec une volonté très simple : donner aux comédiens les outils pour « briller sur la scène ».

Gino Muia, qui a commencé avec la troupe en 1969, pratiquement aux origines de l’aventure, résume bien cette méthode. Selon lui, la fondatrice croyait profondément que le théâtre pouvait aider à mieux parler français, en particulier chez des étudiants dont le français n’était pas la langue première. Il se rappelle une directrice sévère, mais au sens noble du terme.

« Je veux que vous soyez sévère, parce que si vous êtes sévère, moi j’apprends », raconte-t-il en repensant à ses années auprès de Paulette Collet. Aujourd’hui encore, il dit entendre ses conseils lorsqu’il parle ou enseigne : « Il faut articuler, articuler, il faut parler à haute voix. »

Au-delà de la metteuse en scène, c’est aussi une présence humaine qui revient dans les récits. Geneviève Proulx décrit une femme d’une grande énergie, élégante, brillante, capable pendant des années de tenir ensemble la production, la mise en scène et la vie même du groupe. Pour plusieurs anciens, Paulette Collet était bien plus qu’une directrice : une guide, une amie, presque une figure familiale.

Anna-Lyn Di Paolo garde en mémoire ces soirées passées chez Paulette Collet, lorsque les comédiens se retrouvaient autour d’elle pour l’écouter raconter son parcours.

« Elle était assise dans une chaise et on était tous assis par terre autour d’elle », se souvient-elle. La fondatrice évoquait alors « ses études, la guerre », mais aussi les étapes de sa vie entre l’Angleterre, l’île Maurice, Montréal et les États-Unis. Pour Anna-Lyn Di Paolo, « ce sont des moments à chérir ».

Une troupe qui veut encore croire à la suite

Dans ce contexte, L’Avare prend une dimension symbolique forte. D’un côté, la pièce permet de célébrer une tradition théâtrale rare à Toronto : celle d’un Molière joué en français, dans une forme classique, sans modernisation forcée. De l’autre, elle devient une célébration de la vie de Paulette Collet elle-même. Geneviève Proulx note d’ailleurs que des proches et d’anciens élèves feront le déplacement spécialement pour assister aux représentations, signe de l’empreinte durable qu’elle a laissée autour d’eux.

Anna-Lyn Di Paolo rappelle aussi que la troupe a toujours cherché à ouvrir Molière à un public plus large. Grâce aux surtitres anglais, dit-elle, « leur famille et leurs amis » peuvent assister à la pièce et être « capable[s] de suivre l’action » tout en découvrant le théâtre français. Une logique qui s’inscrit pleinement dans l’histoire de la compagnie, fondée par Paulette Collet pour aider ses étudiants anglophones à mieux parler français par le théâtre.

Reste la grande question : que deviendra la troupe après L’Avare? Rien n’est encore tranché. Plusieurs membres disent vouloir continuer, mais reconnaissent que l’avenir dépendra aussi du soutien du public, du budget et de la capacité à faire vivre l’organisation sans celle qui en était le cœur.

Eli Morad affirme néanmoins qu’il existe une réelle volonté de poursuivre, même si la forme reste à définir. « Nous souhaitons continuer », dit-il, tout en rappelant que « tout dépend du budget » et du soutien que le public accordera à la troupe. Anna-Lyn Di Paolo insiste, elle, sur l’importance du lien historique avec l’Université de Toronto et St. Michael’s College. « C’est important d’avoir cette association », explique-t-elle, en rappelant que la troupe entretient ce rapport avec l’université depuis 1969.

En attendant, l’essentiel est ailleurs : jouer. Jouer bien. Jouer pleinement. Jouer pour que l’hommage soit à la hauteur de celle qui a consacré sa vie au théâtre français à Toronto.

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Mike Laviolle, Initiative de journalisme local – GrandToronto.ca

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