Toutes les deux semaines, nous donnons la parole à celles et ceux qui font vivre, évoluer et rayonner la francophonie du Grand Toronto.
Installé dans le Grand Toronto depuis 1992, Jean Rock Boutin a consacré une large partie de sa vie à faire avancer la francophonie là où les besoins étaient les plus criants : auprès des aînés, des personnes vivant avec le VIH, de la communauté 2ELGBTQI+ et des nouveaux arrivants. Travailleur social de formation, homme de terrain, il revient sur un parcours marqué par la résilience, l’action et une conviction profonde : la francophonie doit s’occuper de tout son monde, y compris de celles et ceux qui vivent en marge.
« Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Mon nom est Jean-Rock Boutin, j’ai 73 ans et je suis originaire de la Beauce, au Québec, où j’ai grandi sur une ferme avec ma famille. Je viens d’un milieu de cultivateurs et de bûcherons, et tout se passait en français. C’est ma langue maternelle, ma langue de vie. J’ai appris un peu l’anglais à l’école, mais j’ai vécu en français toute ma vie, et ça ne s’est jamais arrêté.
Qu’est-ce qui vous a mené jusqu’au Grand Toronto ?
J’ai eu un parcours assez sinueux. Je n’ai pas terminé mon secondaire à l’époque. J’étais un décrocheur, et je suis allé travailler quelques années aux États-Unis, dans la construction, dans la région de Washington. C’est là que j’ai vraiment appris l’anglais. Mais après quelques années, le français me manquait beaucoup. Il n’y avait rien en français autour de moi, à part un petit cercle d’amis.
Je suis donc revenu au Québec pour reprendre mes études avec l’idée de faire de la théologie et de devenir prêtre. J’avais été influencé par un groupe de séminaristes et par tout ce courant-là. J’ai fait mon collégial, puis un bac en théologie à l’Université Laval. Je vivais même dans une communauté religieuse.
Mais à un moment donné, j’ai dû faire face à un dilemme plus profond : celui entre la vie religieuse et mon orientation sexuelle. J’ai fait beaucoup d’introspection. Et en 1982, au moment où je terminais mon noviciat, j’ai pris la décision de quitter la communauté et de commencer à vivre ma vie comme j’étais, c’est-à-dire comme un homme gai. Ça a été un tournant majeur.
« C’était vraiment un rêve qui se réalisait »
Pourquoi Toronto ?
Je connaissais déjà un peu la ville. J’y venais régulièrement, surtout l’été, pour la Fierté, et aussi parce que j’avais quelques amis québécois installés ici. Toronto représentait quelque chose de très fort pour moi. J’aimais le fait d’être dans un milieu anglophone tout en gardant mon attachement au français. Et puis il y avait la communauté LGBT, le Village gai, le 519, toute cette effervescence autour des droits, du mariage, de l’adoption, de la visibilité.
Quand je suis arrivé ici en 1992, c’était vraiment un rêve qui se réalisait. Toronto me donnait l’impression que je pouvais concilier plusieurs dimensions de ma vie : la francophonie, mon identité, mon engagement communautaire. J’ai trouvé ma place assez rapidement.
Le décès de votre conjoint a aussi joué un rôle dans ce départ ?
Oui, beaucoup. Mon premier conjoint est décédé du sida le 1er décembre 1991, lors de la Journée internationale de lutte contre le VIH et le sida. Sa mort a provoqué un grand bouleversement dans ma vie. J’avais besoin de changement. C’est à ce moment-là qu’une occasion s’est présentée au Centre d’accueil Héritage, à Toronto. Un ami m’avait envoyé l’affichage pour un poste de travailleur social. Je suis venu rencontrer la direction pendant les Fêtes, et le contact a été très bon. Le 1er avril 1992, j’ai commencé à travailler ici.
Vous étiez déjà orienté vers le travail social ?
Oui. Après ma théologie, j’ai réorienté ma carrière grâce aux conseils d’un ami très proche, Marcel Beaulieu. Il m’a dit que l’avenir, c’était la gérontologie, les personnes âgées, le maintien à domicile. J’ai donc poursuivi des études dans cette direction à l’Université Laval. Ça m’a amené à développer un programme sur les proches aidants, puis à travailler dans un CLSC à Québec, avant de venir en Ontario. Ce bagage m’a préparé à travailler avec les aînés francophones du Grand Toronto.

Jean-Rock Boutin récompensé à l’occasion des 10 ans d’Action positive. Photo : Jason Brown
« Il fallait travailler pour développer des services »
En arrivant à Toronto, qu’avez-vous découvert de la francophonie locale ?
J’ai découvert une communauté en construction, avec beaucoup de bonne volonté, mais aussi énormément de besoins. Les services en français étaient encore très peu développés. Il y avait bien quelques institutions, mais c’était vraiment le début. La Loi sur les services en français existait, certes, mais dans la vie concrète, pour beaucoup de gens, surtout les plus vulnérables, ça changeait encore très peu.
Je l’ai vu immédiatement avec les aînés. Beaucoup n’avaient pas accès à des soins ou à des services à domicile en français. Les auxiliaires familiales ou les intervenants arrivaient chez eux en anglais. Pour des personnes âgées, en perte d’autonomie, parfois isolées, c’était énorme. Certaines ne demandaient même pas de services ou les refusaient, simplement parce qu’elles ne pouvaient pas se faire comprendre. Là, j’ai compris qu’il ne suffisait pas d’avoir une francophonie symbolique. Il fallait construire, développer, créer des ressources concrètes.
Est-ce que certaines rencontres vous ont marqué à ce moment-là ?
Oui, notamment celle d’Omer Deslauriers. C’était un homme profondément engagé dans la francophonie torontoise et ontarienne. Il m’a beaucoup influencé. Son idée était simple, mais très forte : pour que la communauté francophone se développe, il faut mettre en place des institutions qui répondent aux besoins les plus criants, en commençant par les moins favorisés. Cette idée-là est restée avec moi. Elle correspondait exactement à ce que je voyais sur le terrain.
C’est donc dans cet esprit que vous vous êtes engagé ?
Oui. J’ai travaillé avec d’autres pour faire avancer les services en français, particulièrement dans le domaine des services sociaux et de la santé. J’ai aussi beaucoup développé le bénévolat aux Centres d’accueil Héritage. Quand je suis arrivé, il y avait très peu de bénévoles. En partant, on avait un vrai programme structuré. Pour moi, le bénévolat, ce n’était pas secondaire : c’était une façon concrète d’aller chercher des gens, de les amener à leurs rendez-vous, de les aider à sortir de l’isolement, de leur permettre de vivre un peu plus en français au quotidien.
« C’était une véritable hécatombe »
Votre engagement a aussi touché la communauté LGBT+ et les personnes vivant avec le VIH. Comment cela s’est-il fait ?
Parce que le besoin était là, brutalement. À l’époque, le VIH et le sida faisaient des ravages. C’était une véritable hécatombe. Dans mon travail, j’accompagnais aussi des hommes gais atteints du VIH ou du sida, souvent très malades, parfois en fin de vie. Et il y avait un besoin particulier du côté francophone, parce que ces hommes, comme certaines personnes âgées, revenaient au français quand la maladie s’aggravait. Ils perdaient une partie de l’anglais acquis, à cause de la fatigue, de la faiblesse, de problèmes neurologiques parfois. Ils avaient besoin d’être accompagnés dans leur langue.
À ce moment-là, je n’étais pas encore vraiment out dans la communauté francophone. J’étais insécure. J’avais ma vie professionnelle d’un côté, ma vie personnelle de l’autre. Je ne me voyais pas comme un activiste. Mais il fallait bien faire quelque chose. Avec l’appui de la direction du Centre d’accueil Héritage, on a commencé à mettre en place certains services, notamment des logements ou des espaces pour accueillir des francophones très malades du VIH et du sida. Je ne le faisais pas comme militant au départ, mais comme professionnel à l’écoute de besoins que personne ne semblait vouloir prendre en charge.
Et vous-même, vous viviez aussi avec le VIH.
Oui. J’ai été diagnostiqué en 1988. À l’époque, il n’y avait aucun traitement. Mes médecins m’ont dit trois fois dans ma vie que j’allais mourir. Une fois au moment du diagnostic, puis plus tard quand j’ai développé d’autres problèmes très graves. J’ai traversé des périodes extrêmement difficiles, avec la maladie, les effets secondaires des médicaments, la honte, la culpabilité, une dépression sévère aussi. J’ai dû quitter mon travail pendant un temps et me concentrer sur ma santé.
« FrancoQueer, c’est ce qui m’a sauvé »
Quel rôle FrancoQueer a-t-il joué dans votre parcours ?
Un rôle immense. FrancoQueer, c’est ce qui m’a sauvé. Avec des amis proches, dont Marcel Grimard, on a commencé à réfléchir à la mise sur pied d’un organisme qui permettrait aux personnes LGBT francophones, et particulièrement à celles touchées par le VIH, de se retrouver, d’obtenir des services, de créer un sentiment d’appartenance.
Au départ, j’hésitais beaucoup. Je ne voulais pas être activiste. Je voulais juste vivre ma vie professionnelle et personnelle tranquillement. Mais comme il n’y avait personne, comme il y avait un appel réel dans la communauté, j’ai fini par accepter. FrancoQueer m’a permis de me réintégrer graduellement dans la communauté francophone, d’avoir une reconnaissance, et de travailler avec des gens qui vivaient des expériences semblables.
Et puis il y a eu Action Positive.
Oui. FrancoQueer ne pouvait pas recevoir certains financements parce qu’il ne s’adressait pas exclusivement au VIH. Il a donc fallu créer une structure distincte. C’est comme ça qu’Action Positive est née. Il y a eu un projet pilote, puis l’organisme a été officiellement créé en 2009. Là encore, il a fallu faire du démarchage, convaincre, trouver des soutiens, bâtir à partir de peu. Mais ça a marché.

Réception de l’ordre de la Pléiade en 2022. Photo : Jason Brown
« La survie de la francophonie dépend de l’immigration »
Selon vous, qu’est-ce qui fait la richesse de la francophonie torontoise ?
Sa diversité, sans hésitation. La francophonie torontoise est extrêmement diversifiée, et c’est ce qui fait sa force. Très tôt, j’ai été convaincu que la survie de la francophonie dépendait de l’immigration. Il fallait accueillir les nouveaux arrivants, leur faire une place, faire en sorte qu’ils puissent prendre part à la communauté, pas seulement comme usagers, mais comme acteurs à part entière.
À Toronto, c’était déjà visible dans les années 1990 avec l’arrivée de plus en plus importante de francophones venant d’Afrique, d’Haïti, des Caraïbes. Pour moi, c’était évident que l’avenir passait par là. Plus tard, cet engagement s’est aussi traduit très concrètement : accueillir des réfugiés, leur donner un repas, des vêtements d’hiver, un peu de répit, un peu de soutien, pour qu’ils puissent trouver leur place dans la francophonie d’ici.
Quelles valeurs faut-il absolument transmettre ?
La solidarité, la détermination, la persévérance. On est une minorité dans une mer anglophone. Pour avancer, il faut être excellent. Il faut que les services en français soient bons, chaleureux, utiles, sinon les gens vont naturellement se tourner vers l’anglais, qui est souvent plus proche, plus simple, plus accessible.
J’ai vu la francophonie avancer par vagues. Il y a eu des moments d’ouverture, puis des périodes plus difficiles, notamment sous Mike Harris. Dans ces moments-là, il faut tenir le phare, continuer avec peu, rester prêt pour les jours meilleurs. Aujourd’hui, je vois encore beaucoup de bonne volonté dans la communauté, beaucoup de gens intelligents, stratégiques, engagés. Ça me donne de l’espoir.
« C’est nous qui faisons le bilinguisme de ce pays »
Quel rôle les aînés jouent-ils dans cette transmission ?
Les aînés sont les pionniers. Ce sont eux qui ont tenu bon, qui ont affronté les moments difficiles, qui se sont mobilisés pour faire vivre les institutions francophones. Il faut les reconnaître, les célébrer, et aussi faire comprendre aux jeunes que les droits et les espaces dont ils bénéficient aujourd’hui n’existent pas par hasard.
Mais la transmission ne repose pas seulement sur la mémoire. Elle repose aussi sur l’engagement concret. Dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les conseils d’administration, dans les clubs, dans les sports, dans les organismes communautaires. Ce sont les individus qui font vivre la francophonie. Les institutions sont là pour soutenir, mais ce sont les gens qui la rendent réelle. C’est nous qui faisons le bilinguisme de ce pays.
Comment voyez-vous l’avenir de la francophonie dans le Grand Toronto ?
Je suis optimiste, mais cet avenir dépend du soutien qu’on va continuer à obtenir, notamment du côté des gouvernements. Il faut aussi ne pas oublier les communautés marginalisées. Il y a des francophones qui vivent des réalités très difficiles : pauvreté, logement, dépendances, isolement, exclusion. La communauté francophone ne peut pas simplement laisser à la communauté anglophone le soin de s’occuper des problématiques les plus délicates. Il faut aussi être capable de s’occuper des sans-abri, des personnes à faible revenu, des gens qui vivent dans les marges. C’est même valorisant, collectivement, de pouvoir dire : on s’occupe de tout notre monde, on ne laisse personne derrière.
Qu’aimeriez-vous qu’on retienne de votre parcours ?
Que j’ai été un homme engagé. Un homme de communauté. Quelqu’un qui a beaucoup travaillé du côté des moins favorisés, des moins nantis, de ceux qui ont les plus grands besoins, de ceux qui sont une petite minorité dans la minorité. Je n’aime pas les grands discours. J’aime l’action, souvent en coulisses, mais j’aime agir, motiver, encourager, ouvrir des chemins.
Je veux être authentique. Je veux apporter ma contribution. Et si ça peut donner un peu de courage à d’autres, tant mieux. Pour moi, au fond, c’est ça l’essentiel. »
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Mike Laviolle, Initiative de journalisme local – GrandToronto.ca