Paroles de la communauté : Didier Leclair, plusieurs mondes et une même langue

Par Mike Laviolle

Toutes les deux semaines, nous donnons la parole à celles et ceux qui font vivre, évoluer et rayonner la francophonie et la langue française dans le Grand Toronto et en Ontario.

Né à Montréal, grandi dans plusieurs pays d’Afrique francophone avant de s’établir à Toronto, Didier Leclair porte dans ses romans les questions d’identité, d’appartenance et de multiculturalisme. Auteur de Toronto, je t’aime et figure importante de la littérature franco-ontarienne, il revient sur son parcours entre plusieurs cultures, son regard sur la francophonie torontoise et l’importance pour les jeunes de prendre leur place.

Vous êtes né à Montréal, vous avez grandi en Afrique avant de revenir au Canada. Comment ces différentes cultures ont-elles influencé votre identité francophone ?

Je crois que les jeunes sont comme des éponges, ils prennent un peu tout en même temps. Le fait d’avoir grandi en Afrique, dans différents pays francophones, tout en fréquentant des écoles françaises, m’a permis d’avoir « le meilleur des deux mondes ». À l’école, il y avait cette culture française très livresque, et à la maison ou dans le quartier avec les amis, il y avait la culture africaine. J’absorbais un peu de tout.

Avez-vous un souvenir particulier lié à la langue française durant votre enfance ?

Ce qui m’a beaucoup marqué, c’est la manière dont les Africains se réappropriaient la langue française. Ce que j’apprenais à l’école n’était pas exactement ce que j’entendais dans le quartier avec les copains. C’était du français, mais à leur façon. Ça m’a appris très tôt la flexibilité de la langue.

« Il existe ici une sorte de monde parallèle francophone »

Pourquoi avoir choisi de revenir au Canada puis de vous établir en Ontario ?

Je ne savais même pas que j’étais Canadien avant l’âge de dix ans. Mes parents avaient quitté le Canada très tôt et c’est un Canadien rencontré par hasard qui a expliqué à mon père que, puisque j’étais né ici, j’étais Canadien. Plus tard, je suis venu rejoindre mon oncle à Toronto. J’ai essayé de faire reconnaître mes études au Québec, mais c’était compliqué, alors l’Ontario facilitait davantage les choses.

Vous avez ensuite travaillé dans les médias francophones à Toronto, notamment pour TFO et Radio-Canada. Comment avez-vous vécu cette francophonie torontoise ?

Ce qui m’a frappé, c’est qu’il existe ici une sorte de monde parallèle francophone. Il est là, mais il faut vouloir le fréquenter et y entrer. À travers les médias, j’étais constamment plongé dans cet univers-là et je trouvais fascinant de voir la résilience des gens, leur désir de préserver la langue et d’organiser des activités en français.

Vos romans abordent beaucoup les thèmes de l’identité et de l’appartenance. Est-ce directement lié à votre parcours ?

Oui, forcément. Beaucoup d’écrivains puisent dans leur vécu et c’est aussi mon cas. La question de l’identité me suivait déjà avant mon arrivée ici. Les Rwandais ont beaucoup erré à travers le monde pendant plusieurs décennies, alors cette question de savoir d’où l’on vient et à quoi l’on appartient était déjà très présente chez moi.

En arrivant ici, j’ai compris quelque chose d’important : « On peut être de deux pays ou de trois pays. C’est possible. » Au départ, on a parfois peur de trahir une partie de soi-même, mais cette idée de trahison n’existe pas vraiment.

« Ce que je racontais ne correspondait pas forcément à leur réalité »

Au moment où vous avez commencé à publier, avez-vous rencontré des obstacles pour écrire en français en Ontario ?

Curieusement, ce n’est pas en Ontario que j’ai eu le plus de difficultés. Au début, j’envoyais mes manuscrits en France et je recevais surtout des refus automatiques. Puis j’ai compris que ce que je racontais ne correspondait pas forcément à leur réalité.

Quand j’ai commencé à envoyer mes textes à des maisons d’édition ontariennes, ça a été différent. Elles comprenaient mieux cette réalité faite de plusieurs langues, plusieurs cultures et plusieurs appartenances.

Didier Leclair langue française

Toronto je t’aime, le premier livre publié de Didier Leclair.

Le Toronto que vous décriviez dans vos premiers romans ressemble-t-il à celui d’aujourd’hui ?

Je pense que j’avais déjà senti l’évolution vers une ville encore plus multiculturelle. Aujourd’hui, Toronto l’est encore davantage. Ce qui m’intéressait déjà à l’époque, c’était cette idée d’une société où les appartenances restent flexibles et où chacun peut exister avec son histoire tout en partageant un espace commun.

« Les minorités ont intérêt à s’exprimer »

Quel rôle souhaitez-vous jouer auprès des jeunes francophones ?

J’aimerais surtout inspirer les jeunes à prendre leur place et à oser créer. Pas nécessairement en littérature, mais dans les arts de manière générale. Qu’ils comprennent qu’ils ont le droit de rêver, de peindre, d’écrire ou de faire de la musique.

Je crois que les minorités ont intérêt à s’exprimer, parce qu’il y a encore des difficultés à se faire reconnaître pleinement. Si je peux encourager des jeunes à utiliser l’expression artistique pour affirmer leur place, alors tant mieux.

Avez-vous l’impression que les jeunes francophones prennent davantage leur place aujourd’hui qu’il y a vingt ans ?

Oui, je le remarque. Quand je vais dans les écoles, les jeunes sont beaucoup plus expressifs. Et je le vois aussi dans les événements littéraires : il y a davantage de personnes issues des minorités qui réussissent à s’illustrer dans le milieu culturel et littéraire. C’est encourageant.

« On est dans une très belle période pour la francophonie torontoise »

Comment voyez-vous l’avenir de la francophonie torontoise ?

Je pense qu’elle va non seulement perdurer, mais aussi continuer à s’épanouir. Il y a de plus en plus d’événements, que ce soit le festival du film francophone ou le Salon du livre de Toronto. On sent que ces rendez-vous prennent de l’ampleur au fil des années. À mon avis, on est dans une très belle période pour la francophonie torontoise.

Qu’aimeriez-vous que l’on retienne de vous ?

J’aimerais qu’on puisse dire que j’étais à la fois écrivain, noir, canadien et rwandais, sans que l’un empêche l’autre.

Vous avez également un nouveau livre qui vient de sortir ?

Oui, je poursuis ma série de thrillers commencée en 2024. Le nouveau roman s’intitule Faites vos jeux, rien ne va plus. On y suit un prince africain, son traducteur et son chauffeur qui se retrouvent plongés dans une mission à Berlin en 1942. C’est un roman de suspense et j’espère qu’il plaira aux lecteurs.

Didier Leclair langue française

Faites vos jeux, rien ne va plus, est le dernier roman de Didier Leclair paru le 6 février 2026.

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Mike Laviolle – Grand Toronto – IJL

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