À Toronto, la jeunesse afrodescendante francophone a occupé le devant de la scène samedi après-midi à l’occasion d’Expressions Afro-Francophones, un événement organisé par Point Ancrage Jeunesse (PAJ) au Parkdale Hall. Pensé comme un espace d’exposition, de spectacle et d’affirmation identitaire, le rendez-vous a permis à 25 jeunes de présenter le fruit de plusieurs semaines d’ateliers et de répétitions en musique, mode, peinture, danse, poésie et expression artistique.
L’objectif affiché était clair : célébrer « la fierté identitaire afro-francophone », valoriser le français comme langue de création et favoriser la transmission culturelle ainsi que le dialogue intergénérationnel au sein de la communauté francophone torontoise.
Là où l’an dernier, PAJ avait proposé JAJA, la Journée artistique de la jeunesse afro-descendante, dans un format plus compétitif, l’organisme a cette fois opté pour une formule de spectacle collectif, sans concours ni classement. « Là, on n’a pas fait de concours, on n’a pas de vote du meilleur, tout le monde est gagnant », résume Funch Curier, consultant et coordinateur à PAJ. Selon lui, cette nouvelle approche a permis de créer une vraie cohésion entre les jeunes grâce à plusieurs ateliers et répétitions organisés en amont. « On a eu plusieurs fois l’occasion de se rassembler, ce qui fait qu’on a eu une belle cohésion avec les jeunes », souligne-t-il.
Un projet pensé pour répondre à un manque de visibilité
Pour la fondatrice et PDG de Point Ancrage Jeunesse, Edwige Ngom, le projet est né d’un besoin bien précis : donner davantage de visibilité à une jeunesse encore trop peu mise de l’avant dans l’espace francophone torontois. « Il est très important de mettre en avant les jeunes au niveau de leur fierté identitaire. C’est surtout la fierté identitaire, la fierté culturelle, et afro-francophone, parce qu’on ne les voit pas assez », explique-t-elle. Elle souligne aussi le chemin parcouru entre l’idée de départ et sa concrétisation. « Ce projet, je l’ai d’abord imaginé, puis mis sur papier. Aujourd’hui, on en a vu la réalisation », résume-t-elle.

Après quatre mois de préparation, Edwige Ngom dit être ressortie profondément émue de l’après-midi. « J’ai vu tous ces jeunes pendant tout le temps qu’ils ont répété, pendant les quatre mois derniers, où il y avait beaucoup de timidité, pas trop de confiance en eux, et je les ai vus évoluer au fil du temps », raconte-t-elle. « Aujourd’hui, je n’ai même pas de mots, parce que j’ai été épatée. » Elle ajoute avoir été particulièrement touchée par l’engagement des participantes : « Les danseuses, les chanteuses m’ont fait pleurer, parce qu’on a vu qu’elles ont mis leur cœur, elles savaient pourquoi elles étaient là aujourd’hui. »
Au-delà du spectacle lui-même, la fondatrice espère que le message entendu samedi continuera de résonner. « J’aimerais que le public retienne que les jeunes afro-descendants ont des choses à dire. Ils l’ont dit aujourd’hui », insiste-t-elle. « J’aimerais que ces jeunes aussi prennent leur place, qu’ils osent prendre leur place, et que le public puisse comprendre que cette jeunesse a une richesse, et c’est la relève. »
Des mentors engagés pour faire éclore les talents
Cette évolution, les mentors disent l’avoir constatée de très près. Écrivain et mentor en écriture, Gabriel Osson, impliqué auprès de PAJ depuis les débuts de l’organisme, dit avoir accepté de revenir parce qu’il aime « voir le développement des jeunes » et « leur épanouissement quand on leur donne la place pour le faire ». À ses yeux, ce type d’événement répond à un besoin réel dans un contexte où plusieurs jeunes évoluent entre différentes appartenances culturelles et linguistiques. « On a besoin de plus de points d’ancrage jeunesse à Toronto pour permettre justement à ces jeunes-là de tout horizon de pouvoir s’exprimer, puis d’avoir confiance surtout en eux, puis aussi d’être fiers de leur identité culturelle », affirme-t-il.
Gabriel Osson raconte notamment avoir été marqué par le parcours d’une jeune participant en poésie. « Quand on a commencé, elle dit : “Monsieur, mais moi, je ne sais pas écrire, je n’aime pas écrire.” » Il l’a alors encouragée à partir de ses propres mots. Le résultat l’a profondément touché : « Quand je l’ai vue ce soir sur scène, on aurait dû les enregistrer au début puis les voir, c’est la nuit et le jour. » Pour lui, cette transformation résume à elle seule la portée de l’événement.

De son côté, Abel Maxwell, mentor en musique et directeur artistique du projet, explique avoir accepté ce rôle pour « préparer la relève ». « J’ai toujours voulu donner le témoin », dit-il. Malgré un horaire chargé, il a choisi de consacrer du temps chaque semaine aux jeunes pour les aider à prendre confiance. « Il y en a beaucoup qui étaient timides, qui n’arrivaient même pas à te regarder dans les yeux. Ils avaient peur. Ils aimaient la musique, mais ils avaient peur », raconte-t-il. Son message a été simple : « Vous allez avoir peur, mais vous allez le faire quand même. »
Le directeur artistique résume sa motivation en une phrase : « Ma récompense, c’est de les voir briller. » Il estime aussi que l’événement envoie un signal fort dans la métropole ontarienne. « C’est rare des événements comme ça. Moi, c’est la première fois que je vois ça à Toronto », dit-il. « C’est beau à voir à Toronto des francophones afrodescendants qui se mettent ensemble pour créer quelque chose, pour s’encourager, s’inspirer, montrer qu’on existe. » Pour lui, cette jeunesse représente « l’espoir » et « l’avenir ».
Des jeunes qui gagnent en confiance
Dans le domaine de la mode, Oriane Diébou dit avoir accepté de devenir mentore en pensant à son propre parcours. « Ce qui m’a motivée, c’est le fait que j’ai pensé à moi plus jeune », confie-t-elle. « Quand j’avais 10 ans de moins qu’elles, j’avais la volonté de pouvoir m’exprimer, mais je ne savais pas comment. Et puis, il n’y avait personne autour de moi qui m’encourageait. » Elle a donc voulu offrir à d’autres jeunes ce soutien qui lui avait manqué.
Selon elle, son principal apport a été d’aider ses mentorées à croire davantage en elles-mêmes. « Je pense qu’à ces jeunes, ce que j’ai apporté, c’est vraiment plus de confiance en soi, de s’exprimer, de ne pas avoir peur d’échouer, de réessayer au lieu d’abandonner », explique-t-elle. L’un de ses plus beaux moments a été de voir ses jeunes sur scène après des mois de travail. « Une fois que je les ai vues sur la scène, franchement, j’étais tellement heureuse que finalement, on l’a fait, et elles ont tellement bien fait », raconte-t-elle.
Oriane Diébou lance aussi un appel aux familles et à la communauté. « Ne laissez pas les talents auprès de vous se taire, laissez-les plutôt, encouragez-les à s’exprimer », dit-elle. Elle ajoute avec le sourire : « Envoyez-nous des garçons, il n’y avait que des filles. »

Parmi les jeunes participantes, Katana, engagée dans le volet mode, explique avoir voulu rejoindre un programme dans lequel elle se reconnaissait pleinement. « J’ai vraiment eu envie de participer à ce programme parce que, tout d’abord, ça disait expression francophone afro-descendante, et c’est une communauté qui pourrait me représenter », dit-elle. « Ça pourrait montrer aux autres jeunes qui ne sont pas dans ce programme que, oui, nous, on a une voix, et elle est forte, et elle est là, elle existe. »
La jeune participante souligne aussi l’impact de sa mentore. « Oriane m’a apporté beaucoup de gentillesse, beaucoup de patience », raconte-t-elle. « Au début, je ne savais pas du tout ce que je voulais faire avec ce défilé, et elle m’a vraiment guidée vers le droit chemin. » Ce parcours lui a aussi permis de redécouvrir une part d’elle-même. « Avant ce programme, je pensais que j’étais plus une personne littéraire, pas vraiment dans l’art, et maintenant, je réalise que je peux faire les deux en même temps. »
S’exprimer et prendre sa place
Dans le volet musique, Vera dit avoir voulu utiliser cette scène pour transmettre un message de force et d’unité. « Je veux montrer aux personnes noires que nous avons la force, et que nous pouvons parler à travers diverses manières, et que quand nous sommes unis, nous avons beaucoup plus de force », affirme-t-elle.
Elle raconte que le mentorat d’Abel Maxwell l’a poussée à aller plus loin qu’elle ne l’aurait cru possible. « Il m’a même fait pleurer », dit-elle. « Il voulait faire ressortir un truc qui était caché en moi, parce que quand je ne connais pas des personnes, je reste dans ma coquille, mais il a permis que je puisse sortir de ma coquille et donner le meilleur de moi. » De cette journée, elle dit garder avant tout « une fierté ».

Du côté de la peinture, Fatou explique avoir rejoint le programme pour renouer avec une passion d’enfance. « Quand j’étais plus petite, j’aimais bien peindre, mais après, au fil des années, j’ai perdu ma passion pour la peinture », raconte-t-elle. « Quand j’ai vu le contenu que PAJ m’offrait, j’ai décidé : pourquoi pas essayer de renouveler ma passion ? » Elle dit avoir appris de nouvelles techniques, mais surtout avoir gagné en assurance. « J’ai appris qu’il ne faut pas avoir peur de s’exprimer et de prendre sa place. »
Une organisation dans l’urgence, mais portée par l’énergie collective
En coulisses, l’organisation de l’événement a représenté un défi important. Funch Curier explique que tout s’est mis en branle rapidement après l’obtention du financement, à la fin de l’été 2025. « On n’a pas eu beaucoup de temps », reconnaît-il. « On a commencé, on a eu notre financement peut-être au mois d’août, septembre 2025, et on s’est tout de suite rendu compte qu’on allait devoir recruter des participantes et des participants, trouver des mentors, gérer la logistique d’ateliers, préparer le spectacle final. »
Cette contrainte de temps a toutefois été compensée par une forte mobilisation collective. « L’équipe a vraiment fait un beau travail, on avait des bénévoles qui étaient présents tout le temps sur les ateliers », souligne-t-il. Selon lui, l’esprit du projet se résume dans cette volonté de « faire les trucs ensemble, avec fun, beaucoup de fun, beaucoup de bonne énergie, et tout en développant la jeunesse ».

Le coordinateur espère désormais que PAJ gagnera encore en visibilité dans le paysage communautaire francophone. « J’aimerais que PAJ soit dans le paysage communautaire francophone, que tout le monde se souvienne de Point Ancrage Jeunesse », dit-il. « On essaie de frapper fort par des événements positifs. » Et déjà, l’après-événement nourrit la suite : « On essaie de faire à chaque fois que chaque événement soit meilleur que le précédent. »
Une relève bien présente dans le paysage francophone torontois
Au-delà des performances, Expressions Afro-Francophones aura surtout servi de vitrine à une jeunesse encore trop peu visible dans l’espace culturel franco-torontois. Sur scène comme dans l’exposition, les jeunes ont montré qu’ils avaient des choses à dire, des histoires à raconter et une manière bien à eux d’habiter la langue française.
C’est peut-être là que réside la principale réussite de l’événement : avoir transformé des semaines de mentorat en un moment d’affirmation collective. Comme le résume Abel Maxwell, « on les a vus ce soir, mais avec du développement, elles peuvent faire de belles choses ». Samedi après-midi, elles l’ont prouvé avec assurance, émotion et fierté.

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Mike Laviolle, journaliste de l’Initiative de journalisme local – GrandToronto.ca