Ontario : Entrée en vigueur des modifications législatives sur l’accès à l’information publique

Par Patrick Bizindavyi

Le 1er juillet 2026 a marqué l’entrée en vigueur de modifications législatives majeures touchant la Loi sur l’accès à l’information et la protection de la vie privée (LAIPVP) en Ontario. Intégrées au projet de loi 97, intitulé Loi de 2026 sur le plan pour protéger l’Ontario (mesures budgétaires), ces nouvelles dispositions transforment les règles régissant l’accès aux documents publics et administratifs de la province.

Cette réforme, introduite par le gouvernement provincial dans le cadre de l’Annexe 13 du budget et liée à la Loi de 2026 sur le boulevard Bremner, est présentée par les autorités comme un effort de modernisation administrative, d’optimisation budgétaire et de renforcement de la cybersécurité. À l’inverse, elle suscite des analyses divergentes et des réserves importantes de la part de divers acteurs de la société civile, notamment des juristes, des associations de journalistes, des organismes de défense des libertés civiles et des représentants de la minorité franco-ontarienne.

Le contexte législatif et les objectifs de la réforme

La LAIPVP, adoptée initialement à la fin des années 1980, constitue le cadre juridique par lequel les citoyens, les médias et les organisations peuvent demander des documents détenus par les ministères et les organismes publics de l’Ontario. L’objectif historique de cette législation est de garantir le principe de responsabilité gouvernementale tout en protégeant les renseignements personnels.

Dans le cadre du budget de 2026, le gouvernement de l’Ontario a choisi d’insérer des modifications à cette loi au sein d’un projet de loi omnibus à caractère financier. Selon les notes explicatives du projet de loi 97, les modifications visent à rationaliser le traitement des demandes d’accès à l’information, à réduire les coûts administratifs liés aux requêtes volumineuses et à adapter le cadre législatif aux impératifs technologiques contemporains, notamment en matière de sécurité numérique. L’exécutif soutient que l’appareil d’État doit disposer de mécanismes plus souples pour gérer un volume croissant de données et pour protéger les infrastructures stratégiques de la province contre les menaces externes.

Les modifications structurelles : Analyse des nouveaux mécanismes

L’examen détaillé des dispositions introduites par le projet de loi 97 révèle quatre axes de transformation majeurs du régime d’accès à l’information en Ontario.

1. L’exclusion des cabinets ministériels et le principe de rétroactivité

L’un des changements les plus significatifs réside dans l’introduction du paragraphe 65-18 au sein de la LAIPVP. Cette disposition stipule explicitement que la loi ne s’applique plus aux documents se trouvant sous la garde ou le contrôle exclusif d’un ministre ou de son cabinet politique.

Antérieurement, bien que certaines exemptions spécifiques s’appliquassent déjà aux délibérations du Conseil des ministres (le secret du Cabinet), les documents produits ou reçus par les cabinets ministériels demeuraient en grande partie assujettis à l’évaluation du Commissaire à l’information et à la protection de la vie privée en cas de litige. Désormais, une distinction nette est établie entre l’appareil administratif (les ministères) et l’appareil politique (les cabinets). La seule exception maintenue concerne les cas où une institution publique ou administrative possède une copie ou une garde parallèle de ces mêmes documents.

De surcroît, le législateur a assorti cette modification d’une clause de rétroactivité fixée au 1er janvier 1988, date correspondant à l’entrée en vigueur originelle de la LAIPVP. Sur le plan juridique, cette rétroactivité implique que l’ensemble des archives, correspondances et notes d’information des cabinets ministériels produits depuis près de quarante ans sont soustraits au droit d’accès au public. Cette mesure s’applique également aux demandes d’accès en cours de traitement et aux litiges administratifs ou judiciaires non encore résolus à la date du 1er juillet 2026.

2. La transition vers le calcul en jours ouvrables

Sur le plan procédural, la réforme modifie la méthode de calcul des délais impartis aux institutions publiques pour répondre aux demandes d’accès. La législation antérieure imposait un délai de réponse standard calculé en jours civils. Le nouveau texte remplace ce terme par celui de « jours ouvrables ».

L’exclusion des fins de semaine et des jours fériés du décompte légal a pour effet mécanique de prolonger la période réelle dont disposent les ministères et les agences pour traiter une demande. Par exemple, un délai qui correspondait auparavant à un mois civil se traduit désormais par une période d’attente prolongée d’environ huit à dix jours réels supplémentaires, indépendamment des prolongations exceptionnelles déjà prévues par la loi.

3. La divulgation échelonnée et l’élargissement des prorogations

Le projet de loi 97 formalise la possibilité pour les institutions publiques de mettre en œuvre un « plan d’accès échelonné » lors du traitement de demandes jugées complexes ou volumineuses. Ce mécanisme permet à l’administration de transmettre les documents demandés par étapes successives plutôt qu’en un seul bloc à l’échéance du délai initial.

En parallèle, les critères légaux permettant aux responsables d’institutions d’accorder des prorogations unilatérales de délais ont été assouplis. L’administration dispose ainsi d’une marge de manœuvre accrue pour évaluer la charge de travail que représente une demande et pour reporter la date de livraison des documents sans s’exposer à des sanctions immédiates pour non-respect des délais prescrits.

4. L’alignement sur le cadre de cybersécurité de 2024

La réforme de la LAIPVP intègre également les dispositions découlant de la Loi de 2024 visant à renforcer la sécurité et la confiance en matière de numérique. Ce cadre encadre la gestion des données massives et la sécurité des systèmes d’information au sein du secteur parapublic, lequel comprend les établissements de santé (hôpitaux), les institutions d’enseignement supérieur (universités et collèges) et les conseils scolaires.

En vertu des nouvelles règles, les rapports techniques liés à la sécurité des systèmes, aux audits de vulnérabilité et aux incidents de cybersécurité font l’objet d’une restriction d’accès systématique. Le législateur justifie cette mesure par la nécessité de prévenir la divulgation d’informations sensibles qui pourraient être exploitées par des tiers malveillants pour compromettre les infrastructures technologiques de l’Ontario.

Les répercussions spécifiques sur la communauté franco-ontarienne

La mise en application de ces mesures suscite des analyses particulières au sein de la minorité francophone de l’Ontario. Pour les leaders communautaires, les juristes spécialisés en droits linguistiques et les médias de langue française, l’accès à l’information est fréquemment utilisé comme un instrument de vérification de l’application des garanties législatives.

L’Ontario est régi par la Loi sur les services en français (LSF), qui impose aux ministères et aux organismes gouvernementaux d’offrir des services de qualité équivalente dans les deux langues officielles au sein des régions désignées. Les demandes d’accès à l’information constituent historiquement l’un des moyens privilégiés par les organismes de défense des droits des francophones pour évaluer le respect de ces obligations. Par exemple, lors de restructurations budgétaires passées ou de crises institutionnelles touchant le secteur postsecondaire — telles que celles ayant affecté l’Université Laurentienne ou l’Université de l’Ontario français —, les documents internes ont permis d’analyser la prise en compte de l’impact linguistique par les décideurs.

L’exclusion des cabinets ministériels suscite des interrogations quant à la possibilité de documenter le processus décisionnel en amont des réformes administratives. Les observateurs de la communauté francophone soulignent que les arbitrages politiques et les directives émises par les cabinets des ministres constituent des pièces centrales pour déterminer si l’évaluation des impacts sur la minorité linguistique a été effectuée conformément à l’esprit de la LSF. La disparition de la possibilité de consulter ces documents fait craindre à ces acteurs une diminution des données disponibles pour alimenter le débat public ou étayer d’éventuels recours judiciaires fondés sur les droits linguistiques.

Positions et réactions des acteurs de la société civile

Depuis la publication des détails du projet de loi 97 et la confirmation de son entrée en vigueur, les réactions se multiplient parmi les professionnels de l’information et les experts juridiques.

Les professionnels des médias

Les associations de journalistes du Canada et de l’Ontario, notamment celles impliquées dans le journalisme d’enquête, ont exprimé de sérieuses réserves. Elles soutiennent que la combinaison du passage aux jours ouvrables et de la possibilité de divulgation échelonnée ralentira de manière significative le flux d’informations nécessaire à la couverture de l’actualité publique. Selon ces organisations, l’efficacité du droit à l’information repose sur la prévisibilité et la célérité des procédures administratives, deux éléments qu’elles considèrent comme affaiblis par la nouvelle mouture de la loi.

Les cercles juridiques et constitutionnels

Du côté des experts en droit public et constitutionnel, l’attention se porte principalement sur la clause de rétroactivité fixée à 1988. Certains juristes s’interrogent sur la conformité de cette disposition avec les principes de sécurité juridique et sur son impact potentiel sur le droit du public à l’examen de l’histoire administrative de la province. Des analyses sont en cours pour déterminer si cette rétroactivité peut faire l’objet de contestations devant les tribunaux de l’Ontario, notamment sous l’angle du droit à la liberté d’expression et d’information, garanti par la Charte canadienne des droits et libertés.

Les organismes de défense des libertés civiles

Les regroupements voués à la défense des libertés civiles avancent que les impératifs de gestion budgétaire ou de rationalisation du travail des fonctionnaires ne devraient pas prévaloir sur le principe d’ouverture des institutions. Ils rappellent que le système d’accès à l’information est un élément constitutif du contrôle démocratique des institutions de l’État par la population.

Perspectives sur la gouvernance publique en Ontario

L’adoption de cette réforme s’inscrit dans un débat plus large sur l’évolution des modèles de gouvernance au Canada. D’un côté, la perspective gouvernementale met en avant la responsabilité managériale : face à la complexité de l’administration moderne, à l’augmentation exponentielle des demandes de données et aux risques réels liés à la cybersécurité, l’exécutif estime nécessaire de baliser le droit d’accès pour éviter la paralysie des services et garantir la sécurité collective.

D’un autre côté, les critiques de la réforme y voient un déplacement de l’équilibre des pouvoirs au profit de l’exécutif provincial, estimant que la réduction du périmètre des documents accessibles restreint l’évaluation indépendante des politiques publiques.

L’évolution des pratiques administratives dans les ministères ontariens au cours des prochains mois, les décisions que rendra le Commissaire à l’information face aux nouvelles règles, ainsi que l’issue des recours juridiques potentiellement introduits par la société civile ou les minorités linguistiques, permettront de mesurer l’impact réel de cette législation sur l’équilibre entre l’efficacité de l’État et la transparence publique en Ontario.

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