Estelle Chen, bâtisseuse de liens et d’élan : une présidente qui a façonné la French Tech Toronto

Par Mike Laviolle

Article mis à jour le 11 mai 2026

Mardi soir, dans les salles de l’Art Gallery of Ontario, la French Tech Toronto tenait son cinquième sommet annuel. Un événement symbolique, marqué par un retour aux origines, mais surtout par une transition. Pour Estelle Chen, présidente sortante et cofondatrice, ce rendez-vous faisait figure de point d’orgue après six années à bâtir, structurer et faire grandir une communauté devenue incontournable dans l’écosystème entrepreneurial torontois.

Derrière cette trajectoire, il y a une personnalité. Une énergie. Et une manière bien particulière de concevoir le leadership.

Avant d’être une figure de la tech franco-torontoise, Estelle Chen est décrite, par ceux qui la connaissent le mieux, comme une personne animée par une détermination constante.

« Quand elle a quelque chose en tête, elle va jusqu’au bout. Elle ne s’arrête jamais avant d’avoir atteint son objectif », raconte sa sœur, Jessica Chen, journaliste multimédia basée à Toronto pour Radio-Canada.

Une qualité qui ne date pas d’hier. « Elle est comme ça depuis qu’elle est petite… quand elle se fixe un objectif, c’est la tête baissée jusqu’à ce qu’elle y arrive. »

Née à Paris dans une famille d’origine chinoise, Estelle Chen entame son parcours entre la France et le Canada. Après une classe préparatoire, elle rejoint HEC Montréal, première étape d’une trajectoire nord-américaine qui la mènera ensuite à Ottawa, puis à Toronto, où elle s’installe durablement il y a cinq à six ans.

C’est là que tout bascule.

Le pari d’une communauté à inventer

Estelle Chen, cofondatrice et présidente sortante de la French Tech Toronto, présente la cinquième édition du sommet annuel à l’Art Gallery of Ontario, le 5 mai 2026 à Toronto.Photo : Mike Laviolle/Grand Toronto

Lorsqu’elle rejoint le noyau fondateur de la French Tech Toronto, le projet est encore embryonnaire.

« J’arrive un peu comme un cheveu sur la soupe… mais j’ai amené le côté canadien, et surtout j’ai challengé l’idée : comment on peut se différencier sur ce marché ? » se souvient-elle.

Le contexte est exigeant : Toronto regorge d’événements, d’organisations, de réseaux. Il faut se faire une place.

« Le plus dur, c’était de lancer la marque. Personne ne la connaissait localement. »

Les débuts sont modestes. « On a commencé dans des petits bars, à rassembler du monde. »

Mais rapidement, la vision prend forme. Et l’ambition grandit.

« On a décidé de faire quelque chose de grand en 2022. On n’avait pas de fonds, pas de subventions. Il fallait aller chercher 50 000 dollars dans le privé. »

Le pari est risqué. Il sera gagnant.

« On a rassemblé 360 personnes. On ne s’y attendait pas. On a été un peu victimes de notre succès. »

Une leader qui rassemble

Ce qui revient le plus souvent dans les témoignages, ce n’est pas seulement ce qu’Estelle Chen a construit, mais la manière dont elle l’a fait.

« Passionnée, fonceuse, qui sait rassembler autour de ses idées », résume Anne Coqueugniot, responsable des affaires publiques et du marketing intégré chez TikTok.

« Une femme leader charismatique, capable d’entraîner les équipes autour d’un projet commun », ajoute Ludovic André, vice-président financement et directeur général en capital de risque.

Un leadership qui s’est affirmé avec le temps.

« Il y a eu une évolution… passer d’une coprésidence à assumer seule les responsabilités, ça a renforcé sa maturité et son leadership », souligne Ludovic André.

Mais au-delà des titres, Estelle Chen revendique une approche profondément humaine.

« C’est une aventure humaine avant toute chose. Je ne travaille pas seule. Je vais chercher les gens chez qui je vois des étincelles. »

Construire un réseau… et lui donner du sens

Anne Coqueugniot, responsable des affaires publiques et du marketing intégré chez TikTok et administratrice de la French Tech Toronto, modère un panel lors du sommet annuel à Toronto.Photo : Mike Laviolle/Grand Toronto

Au fil des années, la French Tech Toronto devient bien plus qu’un simple réseau.

« On n’organise pas juste des événements pour se revoir. Ça a réellement un impact », insiste Anne Coqueugniot.

Pour les entrepreneurs, ce rôle est tangible.

« Le réseau local a été clé pour grandir au Canada », explique Sam Mugel, responsable de la communauté chez Multiverse Computing et membre du conseil.

Il insiste aussi sur ce qui rend ce réseau unique :

« On avait des visions très différentes sur scène — entrepreneur, juridique, écosystème — et ça permet de donner une vraie vue d’ensemble. »

Estelle Chen, elle, veut aller plus loin que le simple networking.

« Ce qu’on demande aux fondateurs, ce n’est pas de venir vendre… mais de donner quelque chose. De partager. D’être des “givers”. »

Une philosophie qui traverse toute son action.

« C’est important que les gens repartent en ayant appris quelque chose, avec une idée en tête. »

Des paris assumés, une croissance maîtrisée

La croissance de la French Tech Toronto ne s’est pas faite au hasard.

« Passer de 360 à 500 personnes en un an, c’était un pari. On voulait montrer qu’on pouvait grandir rapidement », explique-t-elle.

Mais aujourd’hui, le cap a changé.

« On se concentre sur la qualité plutôt que sur la quantité. Les gens viennent parce qu’ils sont attirés par ce qu’on fait. »

Une évolution qui reflète la maturité de l’organisation.

« Les bases sont installées. On est maintenant dans une phase de continuité », observe Ludovic André.

Estelle Chen médaille
Michel Miraillet, ambassadeur de France au Canada, Estelle Chen, présidente sortante et cofondatrice de la French Tech Toronto, décorée des insignes de chevalier de l’ordre national du Mérite, et Bertrand Pous, lors de la cérémonie de remise à Toronto. Photo : LinkedIn de l’ambassadeur de France, Michel Miraillet

Une reconnaissance qui dépasse Toronto

Quelques heures après le sommet, une autre étape symbolique est venue marquer la fin de ce cycle. Estelle Chen a été décorée des insignes de chevalier de l’ordre national du Mérite par l’ambassadeur de France au Canada, Michel Miraillet.

Une distinction qui vient saluer son engagement dans le développement des liens économiques et entrepreneuriaux entre la France et le Canada.

Interrogée sur cette reconnaissance, Estelle Chen a tenu à rappeler qu’elle s’inscrit avant tout dans une aventure collective : « Pour moi, c’est un signe de confiance. Avant toute chose, je la considère avec beaucoup d’humilité parce que pour moi, ce sont des gens qui sont derrière ce chemin-là. Ça n’a jamais été bâti tout seul. Donc, je suis très, très fière de pouvoir célébrer ça avec les gens qui ont bâti ce chemin avec moi et qui ont fait ce chemin avec moi. »

Elle y voit aussi une responsabilité pour la suite.

« C’est un encouragement, une motivation pour continuer à servir la communauté, servir le collectif et voir le futur dans le même sens, d’être des givers et de pouvoir influencer les gens à donner plutôt que de prendre. »

Un héritage déjà visible

Pour ceux qui l’ont accompagnée, le bilan est clair.

« La French Tech, c’est elle qui l’a lancée. C’est son bébé », affirme Sam Mugel.

Même ceux qui ont découvert le projet plus tard sont frappés par son ampleur.

« En arrivant à Toronto, j’ai vraiment vu la communauté qu’elle avait créée… c’est impressionnant », confie Jessica Chen.

Un impact qui dépasse la structure elle-même.

« Elle a réussi à créer un réseau dans son temps libre… c’est hyper inspirant », ajoute Sam Mugel.

Sam Mugel, responsable de la communauté chez Multiverse Computing et membre du conseil de la French Tech Toronto, intervient lors d’un panel sur l’entrepreneuriat et les écosystèmes au sommet annuel. Photo : Mike Laviolle/Grand Toronto

Savoir partir : une autre forme de leadership

Après six ans à la tête de l’organisation, Estelle Chen quitte la présidence. Un choix dicté par les statuts — mais assumé comme une conviction.

« Un bon leader doit savoir laisser sa place. Il faut couper le cordon pour que le nouveau leadership puisse briller. »

Elle insiste sur l’importance de la transmission.

« L’organisation doit pouvoir briller sans sa main. »

Pour Ludovic André, cette transition est une étape naturelle.

« Ce sera différent, mais les bases sont là. Il faut rester positif et enthousiaste. »

Une pause… avant de nouveaux horizons

Après ces années intenses, Estelle Chen compte prendre du recul.

« Je vais prendre une pause de six mois. Je n’ai pas de plan. »

Mais sa vision reste intacte.

« C’est un encouragement à continuer à servir la communauté… à influencer les gens à donner plutôt que prendre. »

Et pour ceux qui l’ont observée ces dernières années, difficile d’imaginer que cette pause marque une fin.

« Je suis sûre que ce n’est que le début d’autre chose », conclut Jessica Chen.

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Mike Laviolle – Grand Toronto – IJL

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