PAROLES DE LA COMMUNAUTÉ : L’influence moderne, la gouvernance publique et l’engagement francophone de Yves-Gérard Méhou-Loko

Par Patrick Bizindavyi

Comment les institutions peuvent-elles préserver leur crédibilité à une époque où la confiance se fragilise ? C’est la question fondamentale au cœur du travail de Yves-Gérard Méhou-Loko, ancien journaliste à Radio-Canada, expert en gouvernance publique et figure clé de la francophonie canadienne. Il dirige aujourd’hui Manic Influence, un cabinet spécialisé dans le positionnement stratégique des organisations. 

 

À travers cet entretien approfondi, il livre une réflexion sans détour sur son vaste itinéraire personnel, les urgences de la dualité linguistique et sa vision d’une influence organisationnelle moderne, éthique et structurée.

 

Un itinéraire multiculturel au service de l’équité

 

Né à Paris d’origine béninoise et ayant passé une partie de son enfance au Togo, Yves-Gérard Méhou-Loko débarque à l’aéroport Jean-Lesage de Québec à la fin des années 1980. Il est alors un adolescent de 14 ans qui découvre un Canada traversé par les vives tensions des « deux solitudes » entre francophones et anglophones, matérialisées à Montréal par la frontière invisible de la rue Saint-Laurent.

 

Dans ce contexte de construction de soi, le jeune homme prend rapidement conscience des limites du récit national de l’époque, qui peinait à faire de la place aux nouvelles mémoires qui s’installaient sur le territoire :

 

« Il y avait une mémoire qui était racontée, mais il n’y avait pas de place pour les autres mémoires qui arrivaient et qui, elles, venaient se joindre à ce projet de société. Et ça, ça m’a beaucoup forgé, ça a forgé ce que je suis devenu par la suite. Le journaliste tout d’abord, puis ensuite la personne qui va travailler dans différentes institutions pour la défense des droits. Ça a créé chez moi une sensibilité assez forte à la notion de justice sociale, à la notion d’équité et d’inclusion. »

 

Cette quête d’équité s’impose ainsi dès ses débuts comme la boussole de ses engagements professionnels et citoyens, guidée par la conviction profonde qu’une société démocratique ne peut s’épanouir que si chaque trajectoire individuelle est reconnue dans le projet collectif.

 

L’école du journalisme et l’ancrage torontois

Sa carrière dans les médias francophones, culminant à l’animation de l’émission du matin Y a pas deux matins pareils sur ICI Radio-Canada Première à Toronto, scelle son attachement à l’espace public. Le journalisme se révèle pour lui être une formidable école de l’empathie, résumée par une règle d’or : « L’écoute, l’écoute, l’écoute. » C’est cette proximité avec le public qui lui permet de pénétrer le quotidien des gens et de saisir les rouages intimes des communautés qu’il informe.

 

Arrivé une première fois à Toronto en 2005 pour un bref passage, il y revient pour s’y installer durablement avec son épouse Mélissa, elle aussi professionnelle des médias. Dans la métropole ontarienne, sa réalité identitaire cesse d’être perçue comme une singularité marginale pour devenir un reflet direct de la collectivité :

 

« À Toronto, j’ai compris que je n’étais pas du tout le seul dans cette situation-là. Je n’avais rien d’unique, j’étais à peu près comme tout le monde. Et il se trouve que je parlais français et que d’autres francophones avaient ma réalité. Donc, les auditeurs de Toronto, c’est comme si je me parlais à moi-même. Je regarde la communauté francophone de Toronto et pour moi, c’est un miroir parce que j’ai un reflet réel dans cette communauté-là, je m’identifie très profondément à elle. »

 

Toronto devient dès lors son port d’attache permanent, la ville où ses enfants grandissent et où son engagement envers la minorité linguistique locale prend tout son sens.

 

Yves-Gérard Méhou-Loko (Groupe CNW/Commission canadienne pour l’UNESCO)

L’urgence linguistique et les défis de la gouvernance

 

Son passage à la vice-présidence de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA), notamment lors des négociations cruciales sur la modernisation de la Loi sur les langues officielles et les cibles d’immigration francophone, lui procure une lecture lucide de la situation institutionnelle. Malgré des avancées significatives comme la création récente du Commissariat aux langues autochtones — une recommandation à laquelle il avait contribué lors d’un congrès fondateur à Ottawa en 2014 —, il n’hésite pas à exprimer ses craintes face au repli culturel qu’il observe.

 

Il déplore notamment le fait que les deux grands groupes linguistiques continuent trop souvent de fonctionner en vase clos, sans réel dialogue interculturel :

 

« Je suis inquiet, très inquiet pour l’avenir de la francophonie canadienne dans la mesure où il est important aujourd’hui que les francophones eux-mêmes comprennent que la notion de la francophonie et l’identité francophone canadienne n’est pas que l’histoire des francophones. C’est quelque chose qui doit être pris en compte par l’ensemble de la société canadienne. On ne peut pas continuer à vivre en autarcie dans le même pays. »

 

Pour inverser cette tendance, il exige une posture beaucoup plus proactive des instances de tutelle. Il affirme haut et fort que le Commissariat aux langues officielles ne peut plus se cantonner à la simple gestion des plaintes administratives, mais doit devenir le promoteur acharné d’un bilinguisme assumé et valorisé par l’ensemble de la classe politique et de la société civile.

 

De l’UNESCO au monde de l’entreprise : redéfinir l’impact social

 

Nommé en 2023 à la direction du secrétariat général de la Commission canadienne pour l’UNESCO, Yves-Gérard Méhou-Loko élargit son action à la diplomatie culturelle et scientifique. Cette expérience internationale renforce son diagnostic : le projet canadien demeure un chantier permanent qui nécessite de revisiter ses grandes orientations, à l’image des réflexions majeures amorcées dans les années 1950.

 

Au cœur de cette étape, il plaide pour une réconciliation sincère avec les peuples autochtones et dénonce la rhétorique persistante entourant les citoyens issus de l’immigration :

 

« L’avion qui m’a déposé en 1988 à l’aéroport Jean-Lesage de Québec n’existe plus. Même ses pièces détachées n’existent plus. Donc, ça fait très longtemps que je ne suis plus un immigrant dans ce pays. J’ai 52 ans, j’y suis arrivé à l’âge de 14 ans. Il faut arrêter de parler de parcours migratoire. Ici, on parle vraiment de quelqu’un qui s’est fait, qui se construit dans ce pays. »

 

Cette riche feuille de route dans la sphère publique le conduit tout naturellement vers l’entrepreneuriat avec la fondation de Manic Influence. Face à la fragmentation de l’espace numérique et à l’avènement de l’intelligence artificielle, il dresse le constat que la communication traditionnelle et le bruit médiatique généré sur les réseaux sociaux ne garantissent en rien la solidité d’un organisme.

 

Son cabinet propose ainsi une ingénierie stratégique visant à ancrer l’influence des organisations dans un impact social mesurable et pérenne :

 

« Le dirigeant va souvent confondre sa vision et celle de l’organisation. L’organisation a une identité qui lui est propre et qui doit toujours transcender essentiellement les dirigeants qui se suivent et qui se succèdent. […] Une organisation qui a un impact social est une organisation qui s’inscrit dans la durée. Une organisation qui n’a pas d’impact social, eh bien, à ce moment-là, court à sa perte. »

 

La transmission comme horizon ultime

 

Interrogé en fin d’entretien sur l’empreinte qu’il souhaite laisser à travers ses multiples accomplissements, Yves-Gérard Méhou-Loko détache immédiatement son propos des titres professionnels pour se recentrer sur ce qui constitue le cœur véritable de son engagement : sa famille et les générations futures.

 

Pour ce père de deux garçons, la réussite ne se mesure pas aux postes occupés, mais à la qualité des outils transmis à la jeunesse pour lui permettre de façonner un monde plus juste :

 

« Avant tout, je suis un homme de famille, je suis un père de famille et je pense que l’empreinte que j’ai envie de laisser, c’est surtout de laisser deux garçons qui sont mes fils, heureux et surtout outillés pour faire face à leur avenir, outillés pour accéder à leurs aspirations. […] Ce que j’ai envie de laisser, c’est m’assurer qu’on ne fait pas trop de dégâts dans notre société pour que celles et ceux qui vont nous suivre n’auront pas à dire : “Mon Dieu, qu’est-ce qu’ils ont tout gâché avant de partir ces gens-là, parce qu’ils ont trop consommé, parce qu’ils ne pensaient pas au lendemain, parce qu’ils ne pensaient pas à nous.” »

 

Une prise de parole inspirante qui rappelle avec force que l’influence moderne ne saurait être une simple quête de notoriété, mais bien une responsabilité éthique mise au service de la collectivité et du temps long.

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