Un écosystème structuré autour de l’éthique
L’intelligence artificielle s’est désormais imposée dans de nombreux secteurs d’activité. Pourtant, comprendre l’organisation de la recherche et de la gouvernance de l’IA au Canada demeure une tâche complexe. Entre les instituts de recherche, les universités, les organismes publics et la profusion d’acronymes (CIFAR, ICSIA, OBVIA ou encore Mila), le paysage canadien peut sembler difficile à décrypter.
Derrière cette diversité se dessine toutefois une organisation structurée. Depuis plusieurs années, le Canada a fait le choix d’intégrer les considérations éthiques au développement de l’intelligence artificielle, en misant sur la recherche, la gouvernance et les collaborations entre les milieux universitaires, gouvernementaux et industriels. Cet article propose un panorama des principaux acteurs de cet écosystème, des stratégies fédérales aux grands pôles régionaux de recherche, afin de mieux comprendre la place qu’occupe le Canada dans le domaine de l’intelligence artificielle responsable et le rôle particulier du Québec.
Le Canada face aux défis de l’adoption de l’IA
L’intelligence artificielle transforme rapidement les pratiques économiques, scientifiques et administratives. Au Canada, cette évolution s’accompagne d’une réflexion croissante sur les conditions nécessaires à un déploiement responsable, équitable et transparent de ces technologies. Cette orientation s’appuie sur un réseau d’instituts de recherche, d’universités et d’organismes publics qui placent les enjeux éthiques au cœur de leurs travaux.
Parallèlement, le pays demeure confronté à un défi important en matière d’adoption. Selon Statistique Canada, seulement 12 % des entreprises canadiennes ont utilisé l’intelligence artificielle pour produire des biens ou des services entre le milieu de 2024 et le milieu de 2025. Cette proportion devrait atteindre 14,5 % d’ici le milieu de 2026, selon la stratégie nationale d’intelligence artificielle publiée par le gouvernement du Canada en juin 2026.
L’écart est encore plus marqué chez les petites et moyennes entreprises. Environ 8 % des PME canadiennes ont adopté des solutions d’IA, contre des taux variant entre 29 % et 42 % dans les pays nordiques, 26 % en Allemagne et 18 % en France, d’après les données d’Innovation, Sciences et Développement économique Canada. Ces chiffres illustrent un paradoxe marquant : le Canada dispose d’une expertise reconnue en intelligence artificielle, notamment dans le domaine éthique, mais son adoption demeure plus lente que dans plusieurs économies comparables. Cette situation explique en partie les efforts déployés par le gouvernement fédéral pour accélérer l’utilisation responsable de ces technologies.
Les principaux concepts de l’IA éthique
Avant d’aborder les organismes qui composent cet écosystème, il convient de préciser quelques notions fréquemment utilisées. L’IA éthique désigne l’ensemble des principes et des pratiques visant à assurer que le développement et l’utilisation de l’intelligence artificielle respectent les valeurs humaines. Trois principes sont généralement mis de l’avant dans la littérature et les politiques publiques.
D’abord, la transparence consiste à rendre compréhensible le fonctionnement des systèmes algorithmiques. Ensuite, l’équité vise à limiter les discriminations susceptibles d’être reproduites ou amplifiées par les algorithmes. Enfin, la responsabilité permet d’établir clairement les rôles lorsque des systèmes automatisés produisent des effets indésirables. La gouvernance de l’IA renvoie pour sa part aux cadres institutionnels, réglementaires et juridiques qui encadrent le développement et le déploiement de ces outils.
Une stratégie fédérale en cours de déploiement
Le gouvernement fédéral travaille à l’élaboration d’une Stratégie nationale d’intelligence artificielle depuis le printemps 2025. Son développement a connu plusieurs reports, reflet de la rapidité avec laquelle évoluent ces technologies et des défis complexes qu’elles soulèvent. Une première étape majeure a été franchie en avril 2026 avec la présentation de la stratégie « L’IA pour tous », articulée autour de six grands axes, incluant la protection des citoyens, la sécurité des systèmes d’intelligence artificielle et leur adoption responsable.
Le gouvernement avait déjà amorcé cette démarche en publiant, dès 2025, la première norme consacrée à une intelligence artificielle accessible et équitable, conçue pour identifier les obstacles susceptibles d’affecter les utilisateurs avant tout déploiement. Parmi les principaux outils de cette stratégie figure l’Institut canadien de la sécurité de l’intelligence artificielle, créé en novembre 2024 avec un financement initial de 50 millions de dollars sur cinq ans. Sa mission consiste à analyser les risques associés aux systèmes d’IA avancés, notamment en matière de contenus synthétiques, de désinformation et de cybersécurité, tout en développant des outils d’accompagnement pour les administrations et les organisations.
Les trois piliers de la recherche canadienne en intelligence artificielle
Depuis 2017, la Stratégie pancanadienne en matière d’intelligence artificielle s’appuie sur trois grands instituts de recherche répartis entre Toronto, Montréal et Edmonton. Coordonné par le CIFAR, l’Institut canadien de recherches avancées, ce réseau constitue l’un des fondements de la politique canadienne. Depuis son lancement, Mila, l’Alberta Machine Intelligence Institute et le Vector Institute jouent un rôle central au sein de cette première stratégie nationale au monde consacrée à l’IA. Cette organisation vise à répartir les expertises sur le territoire, à attirer des chercheurs internationaux et à favoriser le développement de pôles régionaux complémentaires.
Basé au MaRS Discovery District de Toronto, le Vector Institute est un centre de recherche indépendant consacré à l’apprentissage profond et à l’apprentissage automatique. À sa création en 2017, son objectif était de renforcer la capacité du pays à attirer et retenir des spécialistes de calibre international. En 2023, l’institut regroupait 143 membres du corps professoral et chercheurs affiliés, 38 titulaires de chaires CIFAR, 57 chercheurs postdoctoraux et plus de 500 étudiants. Si l’Université de Toronto constitue son principal partenaire, le Vector Institute collabore également avec des chercheurs d’autres établissements en Ontario, en Colombie-Britannique et en Nouvelle-Écosse.
À Montréal, Mila, l’Institut québécois d’intelligence artificielle, s’est imposé comme l’un des principaux centres mondiaux en rassemblant la plus importante concentration de chercheurs universitaires spécialisés en apprentissage profond. Fondé en 1993 par Yoshua Bengio, récompensé par le prix Turing en 2018, Mila a accompagné l’essor de cette technologie et élargi ses travaux à la santé, l’environnement et l’éthique. En 2025, l’institut supervisait plus de 657 projets et regroupait près de 900 chercheurs, en intégrant systématiquement les réflexions éthiques au cœur de l’ensemble de ses programmes scientifiques.
Le troisième pilier est l’Alberta Machine Intelligence Institute, installé à Edmonton. Depuis plus de vingt ans, l’Amii contribue à la recherche fondamentale et s’est imposé comme un centre mondial de premier plan en apprentissage par renforcement, une méthode basée sur l’apprentissage progressif par essais et erreurs. Au-delà de la recherche pure, l’Amii joue un rôle clé dans le transfert de connaissances vers l’industrie, l’accompagnement des entreprises, le soutien aux jeunes pousses technologiques et le renforcement de la littératie en IA à l’échelle nationale.
Le Québec : une position particulière
Le Québec bénéficie d’une position privilégiée en Amérique du Nord, la région de Montréal s’étant établie comme un centre mondial incontournable. Sur le plan politique, le gouvernement québécois a déployé la Stratégie d’intégration de l’intelligence artificielle dans l’administration publique 2021-2026 pour faire de l’État un utilisateur exemplaire. Le gouvernement emploie ses propres services publics comme laboratoire d’une IA responsable avant d’inciter le secteur privé à emboîter le pas. En 2025, le ministère de la Cybersécurité et du Numérique a resserré ce cadre par des directives d’application axées sur la transparence et la sécurité, appuyé par un Centre d’expertise dédié à l’analytique et à l’automatisation.
Du côté de la recherche, l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique, basé à l’Université Laval, regroupe plus de 290 chercheurs interuniversitaires. L’OBVIA agit comme un observateur indépendant qui évalue les répercussions de l’IA sur la santé, l’éducation, le travail, le droit et la gouvernance, publiant des états des lieux thématiques réguliers. Cet écosystème s’appuie sur une forte concentration académique montréalaise réunissant plus de 40 organisations et 1 300 chercheurs répartis entre l’Université de Montréal, l’Université McGill, Polytechnique Montréal, l’ÉTS, HEC Montréal et l’Université Laval.
Cette démarche québécoise se distingue particulièrement par sa tradition de réflexion éthique. Le rapport « L’éthique au cœur de l’IA » et la célèbre Déclaration de Montréal pour un développement éthique de l’intelligence artificielle sont issus de ces travaux collaboratifs. Cette dernière demeure aujourd’hui un document de référence internationale cité par de nombreux gouvernements et institutions à travers le monde.
Les chaires fédérales : la colonne vertébrale du réseau
Au cœur du dispositif national se trouvent les chaires en IA Canada-CIFAR, un programme stratégique de calibre international dispensé au sein des trois instituts nationaux que sont l’Amii, Mila et le Vector Institute. Ce programme a permis d’attirer et de retenir plus de 140 spécialistes de renommée mondiale, indispensables dans une compétition globale où le talent scientifique est très convoité.
Ces titulaires mènent des travaux transformateurs dans des secteurs névralgiques tels que la santé, les biotechnologies, l’énergie durable et l’utilisation sûre de l’IA. Créé en 2017 dans le cadre de la stratégie nationale initiale, ce réseau de chaires a permis au Canada de se tailler une réputation enviable en établissant le troisième plus important pôle de recherche au monde dans le domaine, juste derrière les États-Unis et la Chine.
Vers un avenir à consolider
Le Canada a réussi à mettre en place, au cours des deux dernières décennies, un écosystème remarquable composé d’instituts, d’universités et d’organismes publics dédiés à une IA responsable. De la stratégie pancanadienne de 2017 au lancement de la stratégie « L’IA pour tous » en 2026, le pays s’affirme comme un leader de la réflexion éthique, un domaine où le Québec joue un rôle particulièrement moteur en concentrant ses ressources sur l’impact humain des technologies.
Néanmoins, des défis majeurs subsistent pour l’avenir. L’adoption encore lente de l’IA par le tissu économique, le retard constaté par rapport à plusieurs pays européens et la gestion de la gouvernance en temps réel rappellent que l’équilibre reste fragile. Afin que l’intelligence artificielle profite pleinement à l’ensemble de la société, le maintien des investissements en recherche, en formation citoyenne et en partenariats stratégiques demeurera essentiel au cours des prochaines années.