Fin du volet francophone d’immigration : l’Ontario revoit sa stratégie face aux pénuries de main-d’œuvre

Par Patrick Bizindavyi

 Dans le cadre d’une refonte globale et immédiate de ses politiques d’attraction de la main-d’œuvre, le gouvernement de Doug Ford a pris la décision d’éliminer le volet Travailleurs qualifiés francophones du Programme ontarien des candidats à l’immigration (POCI).

Cette décision, entrée en vigueur à la fin juin, s’inscrit dans une mise à niveau réglementaire majeure via le Règlement de l’Ontario 422/17. Elle suscite déjà de vives inquiétudes au sein des communautés d’expression française de la province, qui craignent une érosion de leur poids démographique et de leurs acquis. Du côté du ministère du Travail, de l’Immigration, de la Formation et du Développement des compétences, dirigé par David Piccini, on se veut rassurant : cette refonte vise avant tout à « moderniser » et à « simplifier » le système pour répondre plus efficacement aux crises aiguës de main-d’œuvre.

Une refonte systémique qui balaie l’ancienne structure

Le POCI est le principal levier permettant à l’Ontario de recommander des candidats à la résidence permanente auprès du gouvernement fédéral. Face à une demande qui dépasse systématiquement les quotas accordés par Ottawa — le programme ayant recommandé 10 750 candidats en 2025 —, Queen’s Park a choisi de faire table rase de ses anciennes catégories pour basculer vers un modèle plus agile, centralisé et interconnecté avec le marché du travail.

Cette vaste restructuration entraîne la fermeture définitive de plusieurs volets phares qui étaient jusqu’alors gérés soit sous le système provincial de déclaration d’intérêt, soit via le système fédéral Entrée Express. En plus de l’élimination du volet destiné aux Travailleurs qualifiés francophones, la province supprime le volet de la Priorité basée sur le capital humain. Les trois volets liés à une Offre d’emploi — à savoir les catégories des Travailleurs étrangers, des Étudiants étrangers et des Compétences recherchées — passent également à la trappe, tout comme les parcours spécifiques qui étaient jusqu’ici réservés aux titulaires de maîtrise et de doctorat.

Pour permettre cette transition technique d’envergure, le système de déclaration d’intérêt du POCI a été temporairement suspendu. Les autorités provinciales prévoient une réouverture du portail pour les nouvelles inscriptions d’ici la fin de l’été.

Ce qui arrive aux dossiers en cours : Le ministère a précisé que les demandes déjà soumises avant la suspension et actuellement à l’étude continueront d’être évaluées selon les anciens critères d’admissibilité de leur volet initial. Les candidats en attente ne seront donc pas pénalisés de manière rétroactive.

Le paradoxe de l’immigration francophone en Ontario

La disparition de la seule voie d’accès exclusive aux francophones intervient dans un contexte paradoxal. Bien que la province enregistre des volumes importants d’immigration francophone, elle peine structurellement à retenir ces nouveaux arrivants sur le long terme, souvent attirés par d’autres provinces ou confrontés à des barrières d’intégration économique locales.

Pour les organismes de défense des droits des francophones, la suppression de ce guichet unique envoie un signal politique frileux. Jusqu’ici, le volet des travailleurs qualifiés francophones permettait de repêcher directement dans le bassin fédéral des candidats maîtrisant le français (avec un niveau NCLC 7 minimum) et possédant une base solide en anglais (NCLC 6). C’était un outil sur mesure pour préserver la dualité linguistique de la province tout en injectant des professionnels qualifiés dans l’économie locale.

Interrogé sur cette décision, un fonctionnaire du ministère du Travail et de l’Immigration a assuré que cette suppression ne signifiait pas l’exclusion des candidats d’expression française. 

Au contraire, le gouvernement affirme que les francophones pourront postuler et s’avérer hautement compétitifs dans l’ensemble des nouveaux volets unifiés qui seront déployés à la fin de l’été. La province maintient d’ailleurs son engagement envers ses cibles globales d’immigration francophone, espérant maximiser les enveloppes et les financements fédéraux rattachés à la nouvelle stratégie pancanadienne.

Priorité à l’économie, à l’intégrité et aux régions

Pour le gouvernement provincial, cette refonte radicale est dictée par un pragmatisme économique rigoureux et une volonté de muscler la lutte contre la fraude documentaire. En 2025, les équipes d’audit du POCI ont considérablement intensifié leurs vérifications sur le terrain en inspectant 485 dossiers litigieux. Cette offensive s’est soldée par l’émission de 56 interdictions de postuler et le déploiement de 76 pénalités administratives à l’encontre de recruteurs, d’employeurs ou de candidats malhonnêtes.

 Le nouveau programme promet ainsi des mailles beaucoup plus serrées pour décourager les abus et garantir que chaque désignation provinciale bénéficie de manière authentique et directe à l’économie ontarienne.

Dans cette optique de relance, la restructuration du POCI s’articule autour d’une harmonisation accrue avec le milieu des affaires. Les nouveaux parcours visent à éliminer les lourdeurs administratives et les délais de conformité souvent imposés aux PME qui cherchent désespérément des compétences spécialisées. 

En parallèle, Queen’s Park souhaite favoriser un soutien accru aux régions rurales et du Nord en introduisant des seuils de revenus d’entreprise beaucoup plus souples pour les employeurs situés en dehors de la région du Grand Toronto (RGT). L’objectif stratégique est double : freiner la concentration massive de l’immigration dans le Sud de la province et revitaliser les collectivités éloignées, dont plusieurs communautés franco-ontariennes de l’Est et du Nord qui font face à un déclin démographique préoccupant.

Cette réactivité accrue du marché du travail permettra également à la province de modifier rapidement ses cibles d’invitation selon les besoins en temps réel des secteurs en crise, à l’instar de la santé, des technologies de pointe et de la construction résidentielle. Cette direction axée sur la productivité a d’ailleurs été saluée par plusieurs leaders économiques de premier plan. Daniel Tisch, président-directeur général de la Chambre de commerce de l’Ontario, a notamment souligné qu’une immigration ciblée et qualifiée demeure essentielle pour permettre aux entreprises ontariennes de trouver les talents nécessaires à leur croissance. 

De son côté, Nadia Todorova, directrice générale de l’Alliance de la construction résidentielle et civile de l’Ontario (RCCAO), s’est réjouie de voir un programme désormais capable d’alléger les obligations de conformité afin d’accélérer l’arrivée d’ouvriers spécialisés sur les chantiers de la province.

Inquiétudes et vigilance au sein de la communauté

Malgré le discours optimiste des milieux économiques et ministériels, la déception est palpable chez les acteurs associatifs francophones. Plusieurs déplorent le manque de consultations en amont de cette refonte unilatérale. « On n’est pas contre les réformes, mais on aurait aimé avoir la chance d’influencer pour être certain que cela réponde aux besoins », résume un représentant associatif.

La grande crainte réside dans la dilution des profils francophones au sein d’un grand bassin générique où la maîtrise de la langue française ne constituerait plus un critère de sélection prioritaire ou exclusif, mais une simple compétence additionnelle parmi tant d’autres. Dans un marché de l’emploi ontarien hyper-compétitif, sans un mécanisme de protection ou un corridor distinct, les candidats francophones internationaux risquent de se heurter à des critères de sélection de plus en plus lourds, notamment en ce qui concerne les offres d’emploi préexistantes ou des exigences linguistiques accrues en anglais.

Les mois à venir seront donc cruciaux pour l’avenir des communautés de langue officielle en situation minoritaire (CLOSM) de l’Ontario. Le véritable test de cette « modernisation » surviendra lors de la réouverture officielle du portail d’inscription. Les détails techniques des nouveaux volets et la façon dont le système accordera du poids aux compétences francophones détermineront si cette refonte est une simple mise à jour logistique ou un recul historique pour la francophonie ontarienne.

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