« Je leur montre comment m’aimer » : Stéphanie Morin-Robert transforme son handicap en force dans Angle Mort

Par Mike Laviolle

Jusqu’au 30 mai, la comédienne et artiste multidisciplinaire franco-ontarienne Stéphanie Morin-Robert présente Angle Mort au Théâtre français de Toronto. Dans ce spectacle autobiographique mêlant théâtre, marionnette, humour et technologie, elle revient sur son enfance marquée par la perte de son œil gauche à la suite d’un rétinoblastome, tout en explorant le regard des autres, l’acceptation de soi et la résilience.

Après la représentation, GrandToronto.ca a rencontré l’artiste pour parler de la création du spectacle, de son rapport au handicap, de son identité franco-ontarienne et de la manière dont le public reçoit cette œuvre intime et profondément humaine.

« Le spectacle m’a permis de mieux me connaître »

« Parlez-nous du spectacle Angle Mort.

Le spectacle parle de ma jeunesse. C’est un mélange de plein de disciplines artistiques qui rencontrent justement mon histoire et comment j’ai perdu mon œil à cause d’un cancer de la rétine qui s’appelle le rétinoblastome.

Mais c’est aussi moi, en tant qu’adulte, qui partage avec le public à quel point j’ai trouvé un pouvoir magique dans mon handicap.

Dans le spectacle, vous revenez sur vos années à l’école et sur les difficultés vécues durant l’enfance. Avez-vous réussi à en rire rapidement ?

Honnêtement, c’est surtout en créant le spectacle que j’ai pu rire de tous ces moments-là.

Le spectacle m’a servi comme outil d’apprentissage. C’était un de mes premiers spectacles que je créais. Mais ça m’a aussi permis de mieux me connaître, d’accepter mon handicap, d’en être fière et de trouver une façon de partager cette joie-là.

J’ai tellement vécu d’intimidation. Pendant longtemps, ça a été très difficile. Puis je me suis rendu compte que si moi-même j’avais honte de mon handicap, comment les autres pouvaient savoir comment me traiter ? Donc si je m’aime, je leur montre comment m’aimer. C’est là que tout a changé.

« Le public passe de l’inconfort à la beauté »

Les événements présentés dans le spectacle sont-ils tous réels ?

Oui, c’est 100 % vrai. La seule chose qui change un peu, c’est l’ordre de certains événements pour créer un meilleur rythme dramatique dans le spectacle.

Comment le spectacle a-t-il évolué au fil des années ?

C’est venu graduellement. Le spectacle a évolué avec moi au fil du temps.

À certains moments, je m’intéressais davantage aux marionnettes, à d’autres aux technologies ou au direct avec le public. Donc j’intégrais ces découvertes dans le spectacle.

Les réactions du public sont majoritairement très positives. Oui, il y a parfois un peu d’inconfort au début, parce que j’enlève ma prothèse sur scène. Pour beaucoup de gens, c’est la première fois qu’ils voient ça.

Mais tranquillement, le public s’habitue. Puis on finit par pouvoir en rire ensemble et même voir la beauté là-dedans.

« Je voyais mon insécurité linguistique comme un handicap »

La version française du spectacle semble occuper une place importante pour vous.

Oui, énormément. Je suis franco-ontarienne, donc le français est ma langue maternelle. Mais comme beaucoup de francophones en situation minoritaire, j’avais une certaine insécurité linguistique.

Je me suis dit que je devais absolument travailler en français pour garder ma langue vivante. La dernière grande étape du spectacle, ça a été justement la traduction française.

Parce que je voyais aussi mon insécurité linguistique comme un handicap. Puis je me suis rendu compte que je devais plutôt en être fière.

Stéphanie Morin-Robert transforme son handicap en force

Après plus de 800 représentations en anglais, Stéphanie Morin-Robert joue désormais son spectacle en français depuis trois ans. Photo : gracieuseté

 

Était-ce difficile d’adapter le spectacle en français ?

Pas vraiment, parce que ma vie a toujours été bilingue. Je pense dans les deux langues.

Il y a seulement une blague que je n’ai pas réussi à traduire directement. Mais sinon, la majorité de l’humour et de l’écriture fonctionnent bien dans les deux langues.

« Mes enfants sont complètement à l’aise avec mon handicap »

Vous avez aussi parlé de l’importance de ce spectacle pour vos enfants.

Oui, c’est super important pour moi qu’ils me voient à l’aise avec mon handicap.

Des gens m’ont déjà dit : « Tu ne devrais pas enlever ça devant tes enfants. » Comme si je devais avoir honte.

Mais je me suis rendu compte que si moi-même j’approche mon handicap avec honte, j’apprends aux autres à faire pareil. Mes enfants, eux, sont totalement à l’aise avec ça.

C’est aussi pour ça que je fais des spectacles scolaires. J’aurais aimé voir quelqu’un comme ça sur scène quand j’étais jeune : quelqu’un qui s’assume pleinement.

Comme femme, il y a énormément de pression liée à l’apparence, à la beauté, à l’image de soi. J’aime pouvoir faire quelque chose qui vient un peu brasser tout ça.

« Les jeunes disent qu’ils n’oublieront jamais cette expérience »

Comment les jeunes réagissent-ils lors des représentations scolaires ?

Les jeunes n’ont pas de filtre. Quand j’enlève ma prothèse, souvent ils se lèvent et font : « Wow ! »

Cette énergie-là est contagieuse et j’adore ça.

Puis quand tu joues devant 300 adolescents, il faut vraiment travailler fort pour aller les chercher. Mais le rapport direct avec le public fonctionne très bien, parce que je leur parle comme à des adultes. Pas comme à des bébés.

Souvent, les élèves du secondaire apprécient énormément le spectacle. Plusieurs disent ensuite que c’est une expérience qu’ils n’oublieront jamais. »

Angle Mort est présenté au Théâtre français de Toronto jusqu’au 30 mai.

Plus d’information sur la fin de la saison du Théâtre français de Toronto dans le reportage de Magda Jedrzejzcak sur choqfm.ca rubrique podcast.

Mike Laviolle – Grand Toronto – IJL

Plus d'entrevues

Que cherchez-vous?