Il y a quelque chose de particulier à entendre résonner le français dans les couloirs du Carrefour des apprentissages de l’Université d’Ottawa. Des délégués venus de neuf provinces et deux territoires, des entrepreneurs, des artistes, des militants de la petite enfance et des spécialistes en intelligence artificielle : deux jours durant, plus de 200 acteurs de la francophonie canadienne se sont retrouvés pour la 5e édition de Mobilisation Franco, organisée pour la première fois hors des frontières du Québec.
Ce déplacement géographique n’est pas anodin. Il dit quelque chose d’essentiel sur la maturité d’un mouvement né en 2022 d’un constat simple mais inconfortable : les réseaux francophones québécois et canadiens s’étaient trop longtemps développés en parallèle, se connaissaient finalement peu, et coopéraient moins encore.

D’une soixantaine à plus de 200 invités : la montée en puissance
La première journée a réuni plus de 200 acteurs issus de 125 organisations venues de partout au pays. Autour de personnalités comme Yves Pelletier, vice-recteur associé de l’Université d’Ottawa, Marie-Eve Sylvestre, rectrice et vice-chancelière de l’Université d’Ottawa, la présidente de la FCFA Liane Roy et Jean-François Roberge, ministre de la Langue française et ministre responsable de la Francophonie canadienne, cette journée a posé les bases d’une francophonie canadienne qui veut se parler, s’entendre et s’organiser, avec un accent particulier mis sur les projets entre le Québec et les communautés francophones en situation miniritaire.
Au fil des éditions, la progression est nette. D’une soixantaine de participants en 2022, Mobilisation Franco dépasse aujourd’hui les 200. Cette croissance dit tout du besoin ressenti : se rencontrer, certes, mais surtout travailler ensemble.
L’événement est coorganisé par la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada et le Centre de la francophonie des Amériques (CFA), et s’inscrit comme activité phare de la Politique du Québec en matière de francophonie canadienne.
Le français : une langue pour vivre, créer et faire des affaires
Alain Dupuis, directeur général de la FCFA, rappelle le sens même de Mobilisation Franco. L’événement ne naît pas d’un simple besoin de rencontre, mais avant tout d’un constat. Il revient sur un moment déclencheur, la crise linguistique ontarienne de 2018, qui a révélé à la fois une solidarité forte et la nécessité de structurer ce rapprochement dans la durée.
La présidente de la FCFA, Liane Roy, le dit sans détour : « Le français, ce n’est pas qu’un héritage à protéger. C’est une langue dans laquelle on vit, on crée et on fait des affaires. »
Un message qui résonne d’autant plus fort dans le contexte actuel. La table de réflexion sur l’entrepreneuriat en français a ainsi rappelé l’urgence de renforcer les échanges économiques interprovinciaux, plus que jamais nécessaires dans une période de guerre commerciale avec les États-Unis. La mobilité interprovinciale des francophones, les coopératives, l’économie sociale constituent autant de chantiers qui ne peuvent avancer qu’avec des ponts solides entre le Québec et les communautés de l’Ontario, de l’Ouest, de l’Acadie et d’ailleurs.
Les secteurs représentés durant ces deux jours de Mobilisation Franco illustrent l’ampleur de ces enjeux : petite enfance, philanthropie, médias, condition féminine, éducation, culture, santé, technologie, économie, justice, équité, diversité et inclusion, jeunesse. La francophonie canadienne n’est pas monolithique. Elle est multiple, vivante et diverse.
Un chiffre qui fait mal et qui oblige
Le déclin du français hors Québec était impossible à esquiver. Un panéliste rappelle que selon Statistiques Canada, la proportion de francophones hors Québec est passée de 6 % en 1971 à seulement 3,3 % en 2021.
Ce constat n’est pas là pour décourager, mais pour obliger. Il oblige à sortir du cercle des convaincus, à a la rencontre des populations anglophones, à convaincre au-delà de la communauté. Comme le soulignaient plusieurs intervenants, l’anglais ou les autres langues du reste ne doivent plus être considérés comme des ennemis, Du reste, comme le déclare une invitée, le français est une langue pour communiquer et non pour exclure. Mobiliser en dehors de la francophonie s’impose aujourd’hui comme une nécessité, mais ne doit pas être pris pour une trahison.

Julie Gramaccia, professeure adjointe, Université d’Ottawa et membre de l’Obvia
L’intelligence artificielle : le grand chantier borgne de la francophonie
Tout d’abord, il est important de souligner que des algorithmes capables d’apprendre de leurs erreurs et de s’améliorer avec l’entraînement ont notamment été développés par des chercheurs québécois depuis les années 2020. Le Québec a donc un rôle à jouer, pas seulement comme utilisateur de ces technologies, mais comme acteur de leur développement.
Le sujet est peut-êttre celui qui a généré le plus de ferveur intellectuelle lors de cette édition de Mobilisation Franco. L’atelier « Démêler l’IA », animé par Julie Alice Gramaccia, professeure adjointe au département des communications de l’Université d’Ottawa, et Kyle Conway, professeur titulaire dans le même département, a mis le doigt sur une réalité souvent ignorée : l’intelligence artificielle n’est pas neutre, et elle est loin d’être « française » au sens canadien du terme.
Les IA génératives sont massivement entraînées sur des données franco-françaises, celles de l’Hexagone. Résultat : elles font des erreurs de traduction, échouent à saisir les nuances culturelles québécoises, franco-ontariennes ou acadiennes. Les expressions, les références, les réalités du français tel qu’il se parle à Sudbury, à Moncton ou à Toronto sont largement absentes de ces systèmes.
Mais il y a plus profond encore. Les IA apprennent de leurs données d’entraînement, les fameuses datas, et ces données contiennent des biais. Des biais sociaux, culturels, identitaires. Ces biais se retrouvent donc amplifiés dans les réponses générées par ces systèmes. La diversité de la francophonie canadienne, ses accents, ses cultures, ses réalités, est aujourd’hui absente de ces algorithmes.
Les recherches de Gramaccia et Conway portent notamment sur l’utilisation de l’IA générative dans la pratique journalistique, en collaboration avec La Presse canadienne. Un terrain d’observation particulièrement révélateur.
Le lendemain, Richard Khoury, professeur à l’Université Laval, a poursuivi ces réflexions en apportant une note d’espoir : l’une de ses étudiantes entraîne actuellement une IA générative en utilisant exclusivement du contenu franco-canadien. Un possible début de réponse à l’angle mort que représente la francophonie canadienne dans le développement des grands modèles de langage?
Au dela de la langue, reste une question éthique centrale, mentionné à plusieurs reprises: le risque de déresponsabilisation. Laisser une IA prendre des décisions — en santé, en justice, en éducation — sans regard humain critique, c’est ouvrir la porte à des erreurs graves et à une disparition de la responsabilité individuelle. La technologie doit rester un outil, pas un arbitre.
Autre enjeu soulevé plusieurs fois a Mobilisation Franco : la découvrabilité des artistes francophones sur les grandes plateformes numériques. Les algorithmes de Spotify, de YouTube et leurs semblables favorisent massivement les contenus anglophones — et en particulier américains. Céline Dion aurait-elle eu la carrière internationale qu’on lui connaît si elle avait dû se frayer un chemin à travers ces algorithmes d’aujourd’hui ? La question posée par les chercheurs sur le ton de la boutade mérite qu’on s’y arrêtte. Protéger la découvrabilité des artistes francophones n’est pas un caprice culturel, mais bien plutôt une question de survie artistique et économique.

On rit tous pareil
Mobilisation Franco, c’est aussi la capacité à se parler avec légèreté et à célébrer ce qui unit au-delà de ce qui divise.
Le balado « On Rit Pareil », produit par La Liberté, a été l’une des grandes réussites de ces deux jours. Cinq invités débordants d’énergie, Martin Laporte, Nadia Campbell et Vincent Poirier du groupe Improtéine, rejoints par Coco Belliveau et Anne-Sarah Charbonneau, ont animé une heure de balado vivante et désopilante sur le fait français au Canada.
Blagues sur les expressions régionales, quiproquos linguistiques entre francophones de différentes provinces, fous rires sur les mots qui changent de sens d’une rive à l’autre : derrière l’humour, une réflexion plus profonde s’installait naturellement. Les gens ont besoin de se voir représentés. La fierté locale passe par des référents, des modèles qu’on admire et qui nous ressemblent. Et le français peut être cool. Il peut être drôle, irrévérencieux, populaire. Il n’a pas à être uniquement la langue des discours sérieux et des politiques linguistiques.

Une francophonie qui s’organise
À l’issue de ces deux journées, un sentiment domine : celui d’une francophonie canadienne qui ne se contente plus d’affirmer son existence, mais qui s’organise pour la défendre et la faire rayonner.
L’objectif de Mobilisation Franco est de favoriser une meilleure connaissance mutuelle du Québec et des communautés francophones et de promouvoir des actions concrètes pour préserver et valoriser la langue et les cultures francophones. Cinq éditions plus tard, cet objectif prend corps dans des partenariats réels, des projets lancés, des collaborations qui survivent à l’événement.
Les défis sont immenses bien sur, démographiques, technologiques, économiques, ou encore culturels. Mais la diversité même des acteurs présents à Ottawa, de la petite enfance à l’IA, de l’humour à l’entrepreneuriat, rappelle que la francophonie canadienne n’est pas une cause marginale. C’est un tissu social vivant, qui a un poids économique conséquent, constitue un atout majeur pour le pays, et qui mérite d’être vu, entendu, et soutenu.
Rendez-vous à Mobilisation Franco 2027.
Photos: Guillaume Lorin.
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