One Bloor West : la lente ascension du plus haut immeuble du Canada, la nouvelle tour de Babel torontoise

Par Destiny Chan

Canada s’apprête à accueillir un nouveau géant dans son horizon urbain — et ce n’est pas Drake sur le sommet de la tour CN encore, mais bien One Bloor West. Également connu sous le nom de The One, le gratte-ciel de 308,6 mètres, réparti sur 85 étages, qui poursuit lentement son ascension vers le ciel. Selon des sources citées sur Wikipédia, il surpassera First Canadian Place en tant que plus haut bâtiment du Canada depuis 1975 et sera le premier gratte-ciel « supertall » du Canada (plus de 300 m).

Son allure futuriste — une façade triangulée noir et blanc formée de méga-colonnes et de renforts diagonaux — est déjà visible depuis plusieurs quartiers. Et derrière cette structure spectaculaire se cache un projet tout aussi ambitieux : un immense complexe à usages mixtes, incluant 18 étages de commerces et de restaurants, un hôtel de luxe de 160 chambres, des espaces d’événements et plus de 400 unités résidentielles haut de gamme, dont plusieurs penthouses.

Une question persiste : qu’est-ce qui pousse encore les humains à vouloir construire toujours plus haut ? Et comment ne pas voir une certaine ironie dans l’érection de cette nouvelle « tour de Babel » au cœur de la ville la plus cosmopolite du monde, où plus de 180 langues se côtoient ? Les promoteurs initiaux de ce projet ont-ils été punis par Dieu comme ceux de Babel et réduits à l’oubli ? L’édifice restera-t-il inachevé, à l’instar de son homologue biblique, avec tous les obstacles déjà rencontrés ? Pire encore, son succès entraînera-t-il l’exclusion des plus démunis et une nouvelle flambée des prix sur un marché immobilier déjà inabordable ?

Un emplacement stratégique au cœur de Toronto

Située à l’angle légendaire de Yonge et Bloor, en bordure du quartier chic de Yorkville, la tour occupe l’un des sites les plus animés et prestigieux de la ville. Pendant plus d’un siècle, ce coin fut d’ailleurs le domaine de Stollerys, boutique emblématique de vêtements de luxe fondée en 1901.

Le promoteur Mizrahi Developments, en collaboration avec Foster + Partners et Core Architects, avait promis de préserver la mémoire des lieux. Une amitié s’était même développée entre Sam Mizrahi et Ed Whaley, dernier propriétaire de Stollerys, qui obtint l’assurance qu’un monument commémoratif serait érigé avec les pierres du bâtiment d’origine. Mais la suite prendra une tournure beaucoup plus controversée.

Démolition express et controverse patrimoniale

Le 7 janvier 2015, Mizrahi dépose une demande de permis de démolition pour Stollerys. Six jours plus tard, la conseillère Kristyn Wong-Tam tente de faire désigner le bâtiment comme patrimoine — ce qui aurait stoppé la démolition. Toutefois, le 16 janvier, Mizrahi obtient son permis. Le lendemain, les travaux commencent immédiatement, un week-end, avant que la Ville ne puisse intervenir.

Cette opération éclair provoque la colère des groupes de défense du patrimoine et déclenche un débat sur les failles du processus de protection des bâtiments historiques à Toronto.

Architecture et design : un supertall ambitieux

Selon les données architecturales les plus récentes, One Bloor West sera :

  • la première tour résidentielle supertall du Canada
  • construite avec une exosquelette triangulé permettant des intérieurs libres de colonnes
  • dotée d’un rez-de-chaussée spectaculaire d’environ 12–13 mètres de hauteur
  • intégrée à une partie restaurée des anciens bâtiments William Luke (fin XIXᵉ siècle)

L’hôtel Andaz, initialement prévu pour les étages 4 à 16, devait contribuer à faire du site un pôle touristique. On y attendait aussi un magasin phare Apple, qui se serait installé sur plusieurs étages — avant que l’entreprise ne se retire en raison de multiples retards.

One Bloor West Becomes Canada's First Supertall Building, Ushering in a New  Era of Urban Development | Tridel

Photo : Tridel

Retards, coûts doublés et chaos juridique

Le parcours du projet a été tout sauf linéaire. Prévu à l’origine pour 2022, puis repoussé à 2027, il est maintenant attendu pour 2028.

Plusieurs événements majeurs ont bouleversé sa trajectoire :

  • le coût total a doublé, passant de 1 à 2 milliards de dollars
  • le projet est entré en receivership en 2023
  • Mizrahi s’est vu retirer le contrôle
  • Tridel a été nommé nouveau développeur en 2025
  • Apple s’est retiré
  • de nombreux acheteurs se sont retrouvés plongés dans l’incertitude

Le coup de théâtre le plus récent survient le 17 novembre 2025, lorsque la Cour annule presque tous les contrats d’achat des unités résidentielles. Selon le Toronto Star, les acheteurs recevront un remboursement avec intérêts — mais devront payer beaucoup plus cher s’ils souhaitent racheter les mêmes unités lors de la relance du projet.

Signification pour Toronto

Malgré ses turbulences, One Bloor West demeure un symbole puissant. Il illustre :

  • l’ambition architecturale de Toronto
  • la densification verticale de la ville
  • l’intégration grandissante de projets à usages mixtes
  • le désir de se positionner sur l’échiquier mondial des skylines

Mais il reflète aussi :

  • les défis de planification urbaine dans une ville à croissance rapide
  • la fragilité du marché immobilier
  • les tensions entre développement et préservation patrimoniale
  • les limites des mécanismes de surveillance des grands projets

Comme une véritable tour de Babel moderne, One Bloor West concentre les rêves, les excès, les ambitions et les contradictions d’une ville qui ne cesse de vouloir toucher le ciel.

Reste à voir si cette audace sera récompensée ou si le géant s’ajoutera à la longue liste des projets torontois paralysés par leur propre grandeur.

Pour plus d’actualités immobilières, consultez notre site, grandtoronto.ca.

Mise à jour : La tour One Bloor West a déjà été détrônée par la Pinnacle Skytower, qui compte 106 étages et culmine à près de 352 mètres.

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