Budget fédéral 2025 : manque de clarté pour la francophonie minoritaire

Par Guillaume Lorin

Le nouveau budget fédéral dévoilé mardi 4 novembre par le gouvernement Mark Carney se veut « générationnel » : des investissements majeurs dans les infrastructures, le logement, l’innovation, et une réduction progressive des dépenses de fonctionnement.
Mais pour les communautés francophones hors-Québec — comme notre public ici, dans la grande région de Toronto — l’inconfort domine : beaucoup d’attentes, peu de garanties concrètes, voire des signaux inquiétants.

Les attentes étaient claires

Dans les semaines précédant le budget, plusieurs organismes représentant la francophonie en situation minoritaire avaient mis leurs cartes sur table :

  • L’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) a insisté pour un financement accru des organismes franco-ontariens, estimant que la proportion réservée aux organisations minoritaires était « insuffisante », dixit Fabien Hébert, son président.
  • Le Réseau de développement économique et d’employabilité Canada (RDÉE Canada) a demandé des crédits d’impôt, des mesures pour le commerce interprovincial et le soutien aux entreprises francophones.
  • Le commissaire aux langues officielles, Raymond Théberge, avait mis en garde contre l’impact de compressions à venir dans des ministères clés sur la capacité du fédéral à offrir des services en français.

Bref : la communauté francophone attendait une place dans ce budget plutôt que d’être encore reléguée hors champ.

Et le bilan pour la francophonie ?

Voici ce que l’on peut relever :

Points positifs mais peu ciblés

  • Le budget accorde 150 M $ supplémentaires à Radio‑Canada/CBC.
  • Quelques annonces culturelles : 4 M $ sur quatre ans pour la Fête nationale des Acadiens, 20 M $ pour les célébrations de la fête du Canada.
  • Pour la recherche :l’ ACFAS se dit « satisfaite » d’une mesure visant à limiter à 2 % les économies dans les trois conseils subventionnaires, mais signale que la « lentille francophone » reste absente. (Acfas)

Mais les signaux d’alarme sont nombreux

  • Le budget ne présentecependant aucune nouvelle mesure ciblée spécifiquement pour la francophonie en situation minoritaire souligne notre confrère ONFR dans un article signé Pascal Vachon.
  • Par ailleurs, Francopresse souligne que ls cibles d’immigration francophone hors-Québec stagnent ou augmentent très progressivement : 9 % en 2026, 9,5 % en 2027, 10,5 % en 2028, alors que la promesse électorale visait 12 % en 2029.
  • Selon les données de Francopresse, cette progression graduelle ne compensera pas les pertes accumulées depuis vingt ans, puisque la proportion réelle d’immigrants francophones hors Québec oscille autour de 6 %.
  • Plusieurs acteurs du milieu, dont la FCFA et l’AFO, réclament un plan de mise en œuvre assorti de cibles régionales, estimant qu’un objectif national sans moyens ni répartition géographique ne garantit pas de résultats tangibles dans les provinces anglophones.
  • Le ministère de l’Immigration promet de revoir les voies d’accès pour les travailleurs francophones d’ici 2026, mais aucun budget dédié à cette réforme n’a été annoncé.
  • Le ministère Patrimoine canadien voit des réductions de dépenses de 363,2 M $ sur cinq ans, avec un « réaménagement des programmes culturels » annoncé sans garantie que la langue française en bénéficiera.
  • Finalement, le flou demeure : « On n’a pas vu d’éléments dans le budget où nous (les francophones) puissions participer à faire partie de la solution », s’est exclamée Liane Roy, présidente de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA), cité par ONFR.

Pour les Francophones de l’Ontario (et du GTA) : ce que ça veut dire

Oui : la grande orientation budgétaire fédérale peut bénéficier indirectement à nos communautés — via les infrastructures, les logements, l’innovation. Mais non : il n’y a pas de garantie claire, pour le moment, que ces mesures seront déclinées avec la francophonie, par la francophonie et pour la francophonie. Le risque : que certains programmes de soutien culturel, d’immigration, de services en français soient « réaménagés » ou fusionnés dans une logique de rationalisation, sans que la dimension linguistique soit priorisée.

À Toronto et en Ontario, où la communauté francophone minoritaire dépend souvent de petits organismes aux budgets serrés déjà impactés par des circonstances économiques défavorables, l’absence d’annonce ciblée doit être perçue comme un signal d’alerte.

À surveiller de près

  • Comment le ministère Patrimoine canadien et les autres organismes fédéraux (immigration, emplois, langues officielles) déclineront les économies annoncées.
  • Le suivi des cibles d’immigration francophone : la trajectoire annoncée semble en décalage avec les engagements antérieurs.
  • Les modalités précises de financement pour les organismes franco-ontariens dans les prochaines années : base renouvelée, hausse réelle, ou plateau ?

En conclusion

Ce budget 2025 se veut ambitieux pour le Canada, dans un contexte économique toujours très tendu et incertain avec le voisin américain. Mais pour la francophonie canadienne en situation minoritaire, ce budget demeure sans visibilité claire pour nos communautés.
Sans signal fort, sans nouvelle enveloppe dédiée ou sans plan précis en français, on peut craindre que notre langue, notre culture et nos services restent à la marge de l’exercice. À nous désormais, ici à Toronto, de rester vigilants, de demander des comptes et de tirer parti de chaque mesure… en exigeant la pleine considération de notre réalité spécifique.

Pour la communauté francophone du grand Toronto, ce budget constitue autant une invitation qu’un défi : participer aux modalités d’application des investissements, intervenir pour que la lentille francophone soit présente, agir localement pour transformer un budget national en retombées concrètes pour notre milieu.

Photo : Creative Commons; Bank of England Governor Mark Carney speaks at the 2015 Policy Exchange summer party.

Parlement canadien à Ottawa” by abdallahh is licensed under CC BY 2.0.

Rendez-vous sur le site Choqfm.ca pour retrouver la chronique économique de la semaine sur le budget fédéral.

Pour plus de nouvelles sur l’immigration, lisez aussi cet article et celui-ci.

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