L’urgence invisible : face à la crise des personnels soignants, le réseau de la santé canadien se mobilise

Par Éditeur GrandToronto

Article de Mia Yip

Au lendemain de la pandémie mondiale de COVID-19 en 2020, les communautés à travers le monde ont entamé un lent processus de reconstruction, cherchant à rétablir les structures et les équilibres qui prévalaient avant la crise sanitaire. Quelques années ont passé, et si une apparence de normalité est revenue pour le grand public, la réalité est radicalement différente pour les fondements mêmes de notre système sociétal. C’est particulièrement frappant et douloureux pour ceux qui portent à bout de bras les industries de soins de santé.

Aujourd’hui, le manque croissant de travailleurs, l’aggravation de leurs difficultés quotidiennes et la détérioration continue de leurs conditions de travail sont trop souvent relégués au second plan, occultés par les débats politiques et les enjeux structurels existants concernant le système de santé au Canada. À l’instar des grandes fédérations sectorielles qui haussent le ton face aux défis politiques majeurs, le milieu de la santé doit aujourd’hui se renforcer, unifier sa voix et sonner l’alarme face à l’inertie gouvernementale.

Anatomie d’un système à bout de souffle : les chiffres du surmenage

La crise qui secoue le personnel soignant n’est pas une simple perception ; elle est documentée par des données statistiques implacables issues des bases de données nationales. À l’échelle nationale, la dépendance du système de santé envers le travail bénévole forcé ou les heures indues est devenue une norme managériale toxique.

+Au Canada, le pourcentage des heures supplémentaires des travailleurs des soins de santé s’élève à une moyenne critique de 8 % de l’ensemble des heures travaillées dans les unités de soins infirmiers hospitaliers. Concrètement, cela signifie que ce personnel essentiel est systématiquement contraint de travailler plusieurs heures supplémentaires par semaine pour combler les vides organisationnels. À long terme, cette surcharge chronique affecte lourdement la qualité de leur travail. Plus grave encore, la fatigue accumulée crée un risque exponentiel d’erreurs médicales envers les patients, mettant en péril la sécurité des soins.

La situation s’avère encore plus dramatique dès que l’on s’éloigne des grands centres urbains. Pour les professionnels qui habitent et exercent dans les communautés rurales, les heures supplémentaires représentent pas moins de 10 % de leur volume de travail total. Cette pression disproportionnée alimente un cercle vicieux dévastateur : à cause de ces conditions de travail intolérables, la pénurie d’infirmières enregistrées s’accélère. Le volume de professionnelles qualifiées qui quittent définitivement le secteur est désormais supérieur au nombre d’employés qui s’y joignent, ce qui surcharge instantanément les horaires de travail de ceux et celles qui restent en poste.

Les données publiées par le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) reflètent l’ampleur de la détresse psychologique qui frappe le secteur :

  • 62 % des travailleurs soignants se déclarent insatisfaits de leurs conditions de travail actuelles.
  • Ce même groupe ressent un niveau alarmant de stress et de fatigue directement lié à l’exercice de leur emploi.
  • 26 % d’entre eux — soit plus d’un quart des effectifs — considèrent sérieusement de quitter définitivement leur profession.

Un regard dans la perspective d’une professionnelle : le quotidien de Mme Pardilla

Au-delà des pourcentages et des graphiques, la crise sanitaire et humaine se vit chaque jour dans les couloirs des hôpitaux. Pour mieux comprendre la réalité du terrain, Mme Pardilla, qui travaille dans le secteur des soins de santé depuis maintenant 4 ans, a accepté de partager son expérience sans fard en tant que travailleuse de soutien personnel (PAB).

Des responsabilités lourdes et diversifiées

Interrogée sur la nature exacte de sa position à l’hôpital et de ses responsabilités quotidiennes, Mme Pardilla décrit un rôle de première ligne indispensable, mais physiquement éprouvant :

« Mes responsabilités quotidiennes incluent l’assistance aux patients dans leurs activités quotidiennes, telles que leur hygiène personnelle, leur donner le bain, leur nourrir et leurs mouvements. J’aide à assurer que mes patients sont confortables et en sécurité, et je reporte toutes sortes de changements dans leurs conditions au personnel d’infirmier. »

En plus de ces soins de base, elle assure le transport des patients, leur fournit un soutien émotionnel et une présence amicale essentielle à leur moral. Elle est également responsable du maintien d’un environnement propre et sécuritaire, tout en collaborant étroitement avec l’ensemble de l’équipe interdisciplinaire pour garantir la qualité des soins.

Un rythme effréné face aux pénuries

Le milieu de la santé doit aujourd'hui se renforcer, unifier sa voix et sonner l'alarme face à l'inertie gouvernementale

Lorsqu’on lui demande de décrire les conditions de travail au sein de l’hôpital Sunnybrook, Mme Pardilla évoque un environnement à double tranchant : un rythme effréné mais profondément gratifiant. Le dévouement du personnel pour offrir une excellente qualité de soin aux patients est total. Néanmoins, l’hôpital Sunnybrook n’échappe pas à la règle nationale :

« Comme beaucoup d’autres facilités de santé, l’hôpital à Sunnybrook peut avoir des pénuries de personnel parfois, qui peut augmenter la charge de travail aux travailleurs de santé. Malgré ces difficultés, les personnels ici continuent de travailler collaborativement pour soutenir des patients et l’un et l’autre. »

L’impact direct du manque de personnel

La surcharge de travail se traduit par des impacts très concrets sur la santé physique et mentale des soignants. Mme Pardilla admet sans détour que l’accumulation des heures supplémentaires se solde inévitablement par une fatigue intense, même s’il lui tient à cœur de donner le meilleur d’elle-même pour maintenir un soin efficace et sûr.

La pénurie d’effectifs modifie directement la structure de ses journées. Elle explique par un exemple précis comment le manque de personnel la touche :

« Quand mon équipe n’a pas assez de travailleurs, j’ai besoin de gérer plus de patients que la normale, de donner l’assistance avec plus de tâches, et de répondre aux patients plus rapidement, qui peut rendre le service plus exigeant. »

Compassion sous pression : un appel à la relève et à la résilience

Malgré la dureté du diagnostic, la vocation reste forte pour ceux qui ont le cœur sur la main. Pour les personnes qui envisageraient de s’orienter vers ce secteur d’emploi, Mme Pardilla livre un conseil teinté de réalisme et d’humanité. C’est un métier profondément gratifiant, mais il ne faut pas en minimiser la charge physique et émotionnelle. Pour s’y épanouir, plusieurs qualités fondamentales sont requises :

  • La patience et la compassion : indispensables pour accompagner la vulnérabilité humaine.
  • La communication : essentielle pour assurer la liaison au sein de l’équipe médicale.
  • L’habileté à travailler sous pression : une compétence devenue obligatoire face au contexte actuel.

Si l’on possède cette flamme et le désir sincère d’aider son prochain et de faire une différence tangible dans la vie quotidienne des malades, cette carrière offre une satisfaction professionnelle que peu d’autres métiers peuvent égaler.

Revendications politiques : les changements systémiques attendus

Face à ce constat, le statu quo n’est plus une option. Tout comme les organisations citoyennes et syndicales se structurent pour peser sur les décisions politiques numériques ou économiques, les professionnels de la santé attendent des actes forts de la part des décideurs publics. L’inaction ou le manque d’investissements ciblés du gouvernement à l’égard de ces travailleurs indispensables est aujourd’hui flagrant.

Pour inverser la tendance, éviter l’épuisement professionnel généralisé et garantir une haute qualité de soins, les demandes du terrain sont claires et se déclinent en trois axes prioritaires:

  1. Un plan d’embauche massif : Le gouvernement doit investir massivement dans les services de santé en recrutant de nouveaux personnels pour diviser la charge de travail.
  2. La revalorisation salariale et sociale : Améliorer significativement les salaires et les avantages sociaux pour redonner de l’attractivité à ces professions et retenir l’expertise.
  3. Le soutien direct à la première ligne : Fournir des ressources d’accompagnement psychologique et matériel accrues pour les travailleurs qui sont en première ligne.

Le bien-être des soignants et la sécurité des patients sont les deux faces d’une même pièce. Sans investissement continu et massif, la viabilité de notre modèle de soins universels s’effondrera.

Rendez votre voix écoutée !

Le secteur de la santé traverse sans aucun doute l’une des périodes les plus exigeantes et éprouvantes de son histoire. Face à l’épuisement de la première ligne, l’indifférence politique ne pourra être brisée que par une prise de conscience citoyenne globale. Si la population se solidarise massivement avec les professionnels de la santé et expose publiquement ces conditions de travail intolérables, le gouvernement n’aura d’autre choix que d’agir et de cesser d’ignorer la crise.

La passivité n’est plus de mise. Chaque citoyen dispose d’un pouvoir d’action pour faire bouger les lignes à travers des gestes simples mais coordonnés:

  • Partager massivement cet article au sein de vos réseaux pour briser le silence entourant le quotidien des soignants.
  • Envoyer un courriel à votre député ou MPP (membre du parlement provincial) afin de lui signifier vos inquiétudes urgentes quant à la gestion des hôpitaux de votre circonscription.
  • Répandre la nouvelle par le bouche-à-oreille pour sensibiliser votre entourage immédiat à la détresse de ceux qui nous soignent.

Il est temps de se mobiliser collectivement. Pour Mme Pardilla, pour ses collègues et pour notre propre sécurité à tous : rendez votre voix écoutée!

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